Slate ayant refusé de publier la réponse de Marianne Durano à l’attaque de Nadia Daam dans ses pages, Limite fait vivre le débat. Reste une question : la rédaction de Slate est-elle officiellement pro-GPA ?

Faisant preuve de « malhonnêteté intellectuelle, voire de bêtise crasse », les opposants à la GPA sont, selon la spécialiste du sujet Nadia Daam, des « dingues », « peu structurés intellectuellement ». En tant que prof de philo, mère et opposante à la GPA, je me sens triplement agressée par ces accusations, que je ne peux laisser sans réponse. Puisque Nadia Daam se pique de rigueur intellectuelle, étudions un peu son raisonnement.

Dire tout, n’importe quoi… et son contraire !

Tant de sophismes en si peu de mots, fallait oser. Pas une affirmation de cet article qui ne soit démentie quelques lignes plus bas. Tout commence par le titre « Pourquoi il faut légaliser la GPA (quitte à casser internet) », contredit immédiatement par le sous-titre « et si on débattait sereinement » : quitte à insulter ses adversaires ? Et Nadia Daam de poursuivre son article par cet argument pour le moins étonnant : pourquoi refuser qu’on légalise la GPA, puisqu’elle est interdite ? Bel exemple de double pensée dans une tribune qui réclame précisément la légalisation des mères-porteuses… Les opposants à la GPA sont ridicules, la preuve : elle est interdite. Mais il faut l’autoriser. – Ben oui, pourquoi faire appel, puisque vous êtes condamné, et que de toute façon vous êtes libre ? Nadia Daam fait comme si la loi ne pouvait être révisée, tout en réclamant plus bas une révision de la loi… puisque les mentalités évoluent.

Les mentalités, parlons-en. Après avoir accusé l’opposition à la GPA d’être « extraordinairement consensuelle », elle conclut son article en rappelant que de toutes manières, « l’opinion est prête », « 61% des Français y sont favorables ». Comme il doit être confortable de se croire subversive en « cassant internet » tout en étant ultra-majoritaire ! Mais nous n’en sommes pas à une contradiction prêt. Après avoir demandé avec morgue : « Est-ce si difficile d’admettre que des femmes puissent concevoir la gestation pour autrui comme un don, altruiste et réfléchi? », Nadia Daam affirme juste après : « La seule approche féministe qui vaille de la GPA, c’est celle qui prend en compte la dimension profondément révolutionnaire qui tout à la fois désacralise la maternité tout en valorisant le travail procréatif. En particulier quand la mère gestationnelle est rétribuée. ». C’est sans doute parce que je suis « peu structurée intellectuellement », mais j’ai du mal à comprendre : un don, c’est pas précisément censé être gratuit ?

Des truismes mensongers

Dans la même veine, Nadia Daam se moque de ceux qui invoquent la « boîte de Pandore » sociétale et notent une continuité logique entre PMA et GPA. La preuve : cinq ans après le vote du « mariage et de l’adoption pour tous », la PMA n’est toujours pas autorisée pour les couples de femmes ou les femmes célibataires, ni la GPA. Mais à peine la Loi Taubira était-elle votée qu’était réclamée à grands cris la PMA « pour toutes », et que les enfants nés à l’étranger de GPA de commanditaires français étaient reconnus par l’état-civil, en plus de l’état-civil du pays de leur « mère-porteuse ». Mais tout ça n’a rien à voir. C’est vrai que cinq ans pour qu’une pratique, d’épouvantail (le mariage oui, la PMA peut-être, la GPA jamais), devienne tendance, c’est très très long. Mais bon, « ça n’a rien à voir ». Nadia Daam ferait bien d’expliquer ça à l’Organisation Mondiale de la Santé, qui considère précisément la GPA comme une procréation médicalement assistée, puisqu’elle intervient dans des situations d’infertilité. C’est la tribune d’Elisabeth Badinter et d’Irène Théry dans Le Monde qui m’a appris ça. C’est justement sur cette confusion que jouent les promoteurs de la GPA pour légitimer leur combat : il s’agirait d’une aide médicale parmi d’autres, et non d’une pratique commerciale.

Distinction mensongère que Nadia Daam prend pour argent comptant, avec cette vieille précaution oratoire : « Oui, en Inde, en Ukraine et ailleurs, le corps des femmes est instrumentalisé par différentes mafias. Mais pourquoi évoquer si rarement la GPA éthique et tous les pays où c’est précisément la légalisation et l’encadrement juridique qui a permis de limiter au maximum les dérives? À commencer par les États-Unis ou le Royaume-Uni. » Je lui conseille l’excellente thèse de l’anthropologue Delphine Lance : « La place de la femme et de son corps dans le processus gestationnel : analyse comparative de la gestation pour autrui (France, Ukraine, États-Unis) ». A travers une série d’enquête et d’entretiens, Delphine Lance montre que les mères-porteuses ukrainiennes sont, proportionnellement et tous comptes faits, mieux traitées que les américaines ! Si, aux États-Unis, les GPA sont prétendues « éthiques », c’est juste parce que les « surrogates » sont moins bien payées… Notamment parce que leurs moindres salaires permettent d’engraisser une pléthore d’intermédiaires qu’on peut difficilement qualifier d’altruistes. Toutes les femmes interrogées par la chercheuse, par ailleurs largement favorables à la GPA, ont affirmé qu’elles n’auraient jamais accepté d’être mères-porteuses si cela n’avait pas été rémunéré, une grande partie d’entre elles ayant d’ailleurs commencé leur carrière en vendant leurs ovocytes. Mais ça ne veut pas dire qu’il y a une continuité entre PMA et GPA. Non, non. Ni que les mères-porteuses vendent leur corps. Non, non. C’est seulement un « dédommagement ». Un dédommagement à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Bref, un don.

« Écoutons les mères-porteuses », préconise Nadia Daam, tout en citant des psychanalystes. Pour ces « experts », « ces femmes ne se sentent pas mère de l’enfant auquel elles donnent vie ». Or, il suffit de chercher la source de cette affirmation pour voir que Nadia Daam cite un article rédigé en 2010 par Olivier Ferrand, président de Terra Nova et membre du PS, lequel assène cette énormité sans faire référence à rien de précis, pas le moindre article, livre, nom, émission de téléréalité, qui permettrait d’étayer son propos. Loin d’écouter les mères-porteuses, ou même les psy, Nadia Daam répète les contre-vérités de ses collègues plumitifs, en croyant faire preuve d’ouverture d’esprit et d’attention à autrui.

Les femmes et les enfants dehors !

Or, il suffit d’avoir lu quelques pages de psychanalyse, ce que Nadia Daam n’a manifestement pas fait durant sa licence d’arts du spectacle, pour comprendre que l’engendrement est l’origine structurante du psychisme humain, lequel ne se confond pas avec la conscience qu’en ont les individus. Sans même lire Freud et Lacan, on sait bien qu’il y a un léger décalage entre ce que l’individu vit sur un mode inconscient, ce qu’il ressent, ce qu’il pense, ce qu’il dit qu’il pense, ce qu’il confie à un journaliste, et ce que ce dernier en retient. Il est évident qu’une mère-porteuse avouera difficilement publiquement qu’elle a abandonné son enfant : que peut-elle faire d’autre, pour cacher sa douleur, que nier le lien qui les unit ? Ça s’appelle le refoulement, et je mets au défi Nadia Daam de trouver un psychanalyste pour me contredire. Le procédé est flagrant dans le témoignage d’Aimée Melton,  la mère-porteuse altruiste et dévouée, co-auteur du livre Quand on n’a que l’amour, à laquelle Nadia Daam fait référence. Celle-ci commence par affirmer « « Je ne l’ai jamais considéré comme mon enfant. », avant de préciser : « Je n’ai pas donné un bébé. ». Si ce n’était pas un bébé, c’était quoi alors, exactement, que vous avez mis au monde, Mme Melton ? Celle-ci continue dans la même veine. Pourquoi avoir choisi de porter ce non-bébé ? « C’est peut-être un truc egomaniaque ! », avant de rectifier : « Je ne l’aurais pas fait sans l’argent. ». CQFD.

De même, il suffit d’avoir fait un peu de droit et de philosophie du droit, ce que Nadia Daam n’a manifestement pas fait non plus pendant qu’elle rédigeait les petites annonces amoureuses de Libé, pour savoir que le consentement d’un individu n’est pas un critère de légalité. Comme le rappelle par exemple Rousseau dans le chapitre I, §4 du Contrat Social, un homme n’a pas le droit de se faire esclave d’autrui, parce que les mots esclave et droit sont contradictoires : « Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable (…) Quand chacun pourrait s’aliéner lui-même, il ne peut aliéner ses enfants ; ils naissent hommes et libres ; leur liberté leur appartient. » Non seulement une femme ne peut volontairement choisir de louer son ventre sans remettre en question l’inaliénabilité du corps féminin en général (établi par l’article 16 du Code Civil), mais ce faisant, elle fait de son enfant l’objet d’une transaction à laquelle il n’a pas consenti.

L’enfant est d’ailleurs le grand oublié, comme souvent, de la tribune de Nadia Daam.  L’illustration de l’article est éloquente : on y voit un bébé endormi, seul, entouré de machines et d’ustensiles, sans mère gestationnelle ni d’intention pour le rassurer contre son sein, triste fruit d’une industrie médicale déshumanisée, dont il est un produit haut de gamme. S’il faut écouter les mères-porteuses, il faudrait aussi faire voix au témoignage des enfants nés sous X, qui font de plus en plus  valoir leur droit de connaître leurs origines, conformément à l’article 7 de la Convention de New York, et à l’article 30 de la Convention de La Haye. Un exemple ? Le témoignage publié hier sur Twitter, par Amandine Gay, « femme noire queer et née sous X » : « Les adopté.e.s et les personnes conçues par PMA et GPA vont devenir des personnes. Avec des questions et des droits. Comme celui de l’accès aux origines, aux antécédents médicaux, etc. ».

« Désacraliser la maternité »

Mais le meilleur est pour la fin. Car, pour Nadia Daam, l’enjeu est simple : transformer la maternité en un vulgaire « travail procréatif » . Enfin un point sur lequel nous sommes d’accord. Parce que la GPA transforme toute grossesse en un service externalisable, elle est une offense faite à toutes les mères, considérées comme des prestataires de service, des incubateurs, portant un « non-bébé » avec lequel elle n’ont qu’un lien imaginaire. Nadia Daam, vous avez un enfant. Vous l’avez senti grandir en vous, vous l’avez mis au monde, vous l’avez vu s’accrocher avec amour à votre sein, renifler votre odeur avec angoisse et chercher de ses petites mains le contact de votre peau, qui fut pendant neuf mois la limite de son monde. Comment pouvez-vous nier l’arrachement que cela doit être d’abandonner votre nourrisson à ses commanditaires ? Comment pouvez-vous assimiler l’accouchement à un job comme un autre ? Nadia Daam, au fond de vous, vous savez cela. Voilà pourquoi votre article fait preuve d’une telle mauvaise foi, d’une telle incohérence, et d’une telle violence.

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