De tous les combats contre la pollution, Limite se positionne aussi contre celle du débat. Après un weekend passé à converser avec des gens de tous horizons,  Gaultier Bès nous rappelle la valeur du dialogue.

Le dialogue est nécessaire et… possible

Trois membres de la rédaction se sont retrouvés le week-end dernier en Bretagne, près de Saint-Malo dans le beau cadre d’une rencontre interreligieuse : Eugénie Bastié pour participer au débat final, Marianne Durano pour animer deux ateliers autour de son livre, et votre serviteur pour… voir la mer et garder les enfants. Merci à Laurent Grzybowski, journaliste à La Vie, qui nous a invités.

Ce colloque interreligieux, co-organisé par l’abbaye de Saint-Jacut, a réuni plus de deux cent personnes autour de la place des femmes dans les religions. Thème résumé par la question, un brin provocatrice : « Dieu est-il sexiste ? »

Mon propos n’est pas de résumer la teneur des très nombreuses et riches interventions. Je voudrais simplement saluer la qualité du dialogue et la bienveillance des échanges au moment même où le débat public est largement pollué par de puissants poisons : le sectarisme, les procès d’intention, l’outrance, la dérision…

Or, ce week-end l’a démontré, vous pouvez réunir des gens aux sensibilités hétéroclites, parfois opposés, qui se seraient peut-être déchiré virtuellement, par tweets ou articles interposés, dans une ambiance sereine, apaisée, sans stérile esprit de polémique. Encore faut-il pour cela que la rencontre, physique, ait lieu. Que du temps lui soit donné. Que chacun mette de côté ses a prioriAinsi avons-nous été très heureux d’échanger avec Attika Trabelsi, co-présidente de l’association féministe Lallab, Anne Soupa, du Comité de la Jupe, Yann Boissière, rabbin au Mouvement juif libéral de France, Éléonore Léveillé-Belutaud, pasteur à Saint-Malo, ou encore Samuel Grzybowski, fondateur de Coexister…

Refusons le manichéisme

Bien sûr, la bienveillance ne doit pas être confondue avec l’unanimisme – « tout le monde il est d’accord, tout le monde il est content ». Bien sûr, on ne peut pas se fier uniquement aux ressentis individuels pour penser en commun. Bien sûr, il est aussi vain de nier ses désaccords que de les exagérer. Reste que la diversité des profils présents au cours de ce colloque était bien plus que rafraîchissante : régénérante ! D’autant plus que l’accélération médiatique et le miroir déformant des réseaux asociaux transforment toute agora en ring de boxe, aux punchlines assassines, le jeu de jambes et l’élégance en moins. Un tel WE prouve heureusement que, même en 2018, éléments de langage, stopcrimes, arguments d’autorité et autres reductio ad diabolicum ne sont pas une fatalité. Qu’on peut trouver, entre gens raisonnables, un terrain commun : s’entendre, sinon s’accorder. Il est sûr que cela ne fait pas le buzz : c’est tant pis pour le bruit et tant mieux pour le sens.

Pour que les conditions d’un dialogue constructif soient réunies, chacun doit renoncer à la facilité du manichéisme : d’un côté les gentils, de l’autre les méchants ; les « bien-pensants » et les « vraies gens » ; les ouverts et les fermés ; les progressistes et les réactionnaires ; les « de droite » et les « de gauche ». De telles polarités sont non seulement réductrices, mais anachroniques. De fait, la grande convergence techno-libérale rebat quelque peu les cartes. A l’heure de l’urgence écologique et de la précarité tous azimuts, les clivages d’antan méritent d’être revisités.

Aujourd’hui sous Macron, comme hier sous Hollande, ou avant-hier sous Giscard, le libéralisme avance en bloc, d’une dérégulation l’autre, appuyé tantôt sur sa jambe économique, tantôt sur sa jambe sociétale. Dès lors, les repères traditionnels qui structuraient nos représentations politiques méritent d’être déconstruits. Jamais pourtant on n’a étiqueté avec autant d’ardeur ! Au moment même où l’on prétend « tout déconstruire », jusqu’aux réalités biologiques, on essentialise ce qui est le plus relatif et le plus construit : les partis-pris politiques ! Quelle ironie  Une fois qu’on aura définitivement abandonné, comme archaïques, les distinctions entre l’homme et la femme, entre l’humain et la bête, entre le vivant et la machine…, serons-nous encore sommés d’être à hue ou à dia ?!

Nous voulons être de ceux qui dialoguent

Je crois n’être pas le seul à commencer à trouver l’air du débat irrespirable. On avait déjà suffisamment à faire en France pour améliorer la qualité de l’air, il va falloir aussi restaurer la qualité du débat. C’est un travail de titan, de Sisyphe précisément : jamais fini, toujours à faire ! Limite entend apporter sa pierre à l’édifice – ou plutôt, pour filer la métaphore, la rouler sur le flanc de la montagne démocratique aux côtés de toutes les personnes de bonne volonté qui ne se résignent pas à voir le débat dégringoler sans espoir de remonter la pente !Commençons par éviter les assignations à résidence idéologique.

Combien de fois des articles de journaux mal informés on cru bon nous amalgamer à tel ou tel camp sans se donner la peine de savoir comment nous, nous nous positionnions ? Nous-mêmes ne sommes bien sûr pas exempts de défauts et de reproches. Un récent article dans la revue Esprit a d’ailleurs évoqué « les limites de Limite ». Son auteur a d’ailleurs eu la simplicité de reconnaître un certain nombre d’erreurs ou d’imprécisions factuelles, que nous lui aurions bien volontiers permis de corriger avant impression, mais passons.

Nous savons que certaines interventions de membres de la rédaction peuvent parfois surprendre ou choquer. C’est l’occasion de rappeler que Limite n’est ni une secte, ni un parti, et que, par conséquent, d’accord sur les fondements de l’écologie intégrale, bien des différences d’appréciation peuvent exister entre nous. Encore heureux !

De la mesure avant toute chose

Mais il y a pire que l’étiquetage idéologique qui enferme dans des catégories caricaturales : une forme d’intolérance consensuelle qui prétend décider unilatéralement qui est légitime à s’exprimer sur tel ou tel sujet, sur tel ou tel canal.

Ainsi, Eugénie Bastié, invitée la semaine dernière par France Culture dans le cadre d’un « Grain à moudre » délocalisé au Centre Pompidou, a dû ainsi annuler sa participation sous la menace de perturbateurs fâchés avec le pluralisme. Cet incident, qui n’est que le dernier en date, nous touche, mais les exemples sont légion de cette tentative par certains de forclore du débat public leurs adversaires. Ce soupçon permanent est insupportable, quelle qu’en soit la victime. La plupart des polémiques virtuelles disparaîtraient si l’on faisait l’effort de comprendre avant de juger, de lire avant de réagir. C’est plus souvent au nom de pensées supposées que de pensées exprimées que le sectarisme fait rage.

Malgré nos limites (aurions-nous choisi un tel mot comme titre si nous n’étions pas conscients des nôtres?), nous voulons être de ceux qui dialoguent. Parce que nous ne nous résignons pas au progrès de la dissociété et voulons contribuer à maintenir et susciter entre nous du commun. Nous ne dédaignons pas l’ironie, nous savons être grinçants, incisifs – nous l’avons montré ici ou -, mais nous voulons prendre avec vous l’engagement de ne jamais jeter inutilement de l’huile sur le feu.

Même et surtout dans la controverse, les États-Généraux de la Bioéthique méritent particulièrement de notre part mesure et délicatesse. Chacun de nous a une responsabilité pour relever le débat. La cohésion sociale, cet autre nom de la paix, passe par là.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux