Dans notre numéro 13 paru il y a un an, nous faisions écho à la lutte pour la préservation d’une friche de 23 hectares à Lille. Les promoteurs et leur indéfectible soutien Martine Aubry la bétonnerait bien pour construire quelques logements. A l’heure des municipales, les Verts alliés d’Aubry à la mairie font pression pour que la zone soit sanctuarisée. L’occasion pour nous de publier notre reportage en intégralité.

Des orchidées ou du bitume ?

Ce soir d’octobre, aux Sarrazins, on fête une grande victoire. Dans ce bar associatif de Wazemmes à Lille, une vingtaine d’habitants célèbre une décision de justice qui fera date. Le projet d’urbanisation de la friche Saint-Sauveur a été suspendu par le tribunal administratif de Lille. Cette décision, la Métropole Européenne de Lille (MEL) et la mairie ne l’avaient pas vue venir. Voilà 15 ans que l’ancienne gare de fret a été fermée, et son terrain semi-bétonné laissé à l’abandon. Martine Aubry avait pour la friche de grands projets : 2500 logements, une piscine olympique… Une bétonisation dans les règles de l’art compensée par quelques carrés d’herbe en rouleaux. Simplement, voilà : le projet ne remplit pas les critères d’intérêt général.

Cette décision de justice est due à une petite association, la P.A.R.C., pour Protection, Aménagement, Réappropriation Collective du site de Saint-Sauveur. En avril 2017, sa dizaine de membres rédige un rapport pour démontrer, chiffres à l’appui, l’insuffisance et les mensonges de l’étude d’impact du projet. Les premiers manquements ciblés par cette contre-expertise citoyenne concernent la protection des écosystèmes et des espèces protégées. La question n’est pas prise au sérieux par la MEL : Martine Aubry ironise en réunion publique sur une espèce d’oiseau qu’elle aurait « sauvée », confessant à demi-mot le peu d’importance accordé à la question de la biodiversité. Pour creuser la piscine olympique dont rêve la maire, il faudrait raser une butte, Le Belvédère. Mais ce lieu est unique à Lille, raconte Bénédicte, cofondatrice de P.A.R.C. : « On y a vu se coucher le soleil et pousser les orchidées sauvages ! ». Nulle mesure n’est évoquée dans la fameuse étude d’impact pour protéger les fauvettes grises, faucons crécerelles et autres oiseaux nicheurs. Pour les chauve-souris, « ils mettront des petits nichoirs dans les charpentes », rit jaune Camille, autre opposant au projet. « Pour eux, il y a une solution technique à tout », conclut-il, grave.

Les gens contre les plans

Bénédicte décrit deux univers aux antipodes, « notre monde, c’est un monde sensible ! En face, c’est des gens dans des bureaux qui font des plans ! ». Rien ne l’horripile plus que le mantra sans cesse rabâché par les experts en green washing : Éviter, Réduire, Compenser. « Comme si les écosystèmes pouvaient se reconstituer artificiellement ! », s’agace-t-elle, « ils vont replanter à droite, à gauche pour se donner bonne conscience, la compensation ça devrait juste être interdit ». Le terrain du Belvédère, la colline qui devait être rabotée, est très fragile, composé de craie. Il y a un risque très important que les fondations de la piscine à 60m sous terre provoquent des échanges entre une nappe phréatique affleurante, polluée de longue date par l’industrie et une autre, plus profonde, qui fournit 20% des besoins en eau de la métropole. Pas de quoi inquiéter la mairie.

Outre le sort des espèces naturelles, le besoin-même de construire là une piscine olympique est largement remis en question. A deux kilomètres à vol d’oiseau de la friche, il y a la piscine Marx Dormoy, qui, après de menues rénovations, pourrait être agréée. Or, pour ne pas concurrencer le nouveau bain de pieds à 60 millions d’euros de Madame la maire, Marx Dormoy doit être rasée. A sa place, on veut mettre un parc qui permettra de compenser la destruction des espaces naturels de la friche. Une absurdité écologique qui prend économiquement tout son sens. L’urbanisme lillois se fait depuis des décennies sous la double règle d’or de l’attractivité et de la densification : faire venir les entreprises, construire des tours, attirer de la matière grise trentenaire européenne pour remplir des éco-quartiers où seuls quelques pourcentages de logements seront octroyés aux HLM… Pour P.A.R.C., ce projet de gentrification n’est pas sérieux quand on sait qu’en 2017, 50.000 demandes de logement social étaient en attente dans la métropole.

Écologie et démocratie

Mais, aux yeux de ses partisans, la densification ne serait pas seulement rentable, elle serait écologique ! En effet, si tout le monde habite au centre, plus personne ne prendra sa voiture. L’argument ne convainc par chez P.A.R.C. qui pointe au contraire le manque de verdure à Lille : « Pour que la ville soit attractive, justement, il faut défendre les espaces verts ! ». Il faut dire qu’à Lille, la nature se cache bien. Cimetières et bordures d’autoroute compris, les habitants ne bénéficient que de 14m2 d’espaces verts par personne, contre 48m2 de moyenne dans les 50 plus grandes villes françaises. Quant au chantage au logement social qui justifie ce projet faramineux, il ne tient pas lorsque l’on sait qu’il y a 40 000 logements vides dans la métropole, ce que même Martine Aubry reconnaît. Face aux incongruités du dossier finement dévoilées par P.A.R.C., difficile de croire que la mairie parviendra à faire sortir du sol le projet en l’état. La nouvelle étude d’impact prévue pour juin ne devrait pas changer la donne.

Alors que la seule crainte de Martine Aubry était la constitution d’une Zad, quelques habitants chevronnés ont fait dérailler la machine. Grâce à eux, le « No man’s land sans valeur patrimoniale » où chantent les chardonnets élégants ne deviendra peut-être pas le cimetière écologique et démocratique annoncé. La friche pourrait devenir un îlot de fraîcheur, poumon vert d’une ville à bout de souffle, sanctuaire naturel et écosystème social dans une métropole saturée. « On pourrait être moteur », explique un sympathisant, qui évoque déjà un soutien aux camarades de La Plaine, à Marseille. « La politique, c’est l’appropriation de nos territoires. » Du nord au sud, cette espérance combative : « vivre décemment sur un territoire pas totalement pourri et plein de rétrocommissions ».

Ce reportage a été publié dans le dossier central du numéro 13 de la revue Limite sur les écosystèmes, paru en janvier 2019.

https://premierepartie.com/livres/revue-limite-n-13-tout-est-plie.html

Les derniers articles par Théo Moy (tout voir)