Trois membres des Alternatives catholiques, dont les fondateurs du Dorothy et du Simone, publient un essai théologique et politique d’une rare pertinence intellectuelle. « La communion qui vient » (éd. Seuil) déplace le centre de gravitation du catholicisme français sur des considérations moins en vogue, mais sans doute plus convaincantes.

A qui n’est pas familier de théologie politique, le livre qui nous arrête un instant paraitra mystérieux. Il peut rebuter, décourager, dissuader de chercher à comprendre. Par quels liens illégitimes la théologie et la politique sont-elles ici nouées ? Qu’est-ce que les notions de « paroisse », d’« anastasis », de « communion » ou de « présence réelle » ont-elles en commun avec celles de « pouvoir », d’« identité », de  « dispositif technologique », ou de « genre » ? Passé cette première réticence, une autre se présente aussitôt dans le titre. « La communion qui vient », aura senti le lecteur au fait des ovnis littéraires, est une référence, pour ne pas dire un emprunt sans retour, à « l’Insurrection qui vient », livre signé du « célèbre » Comité invisible (éd. La Fabrique, 2008).  Titre qui était lui-même un clin d’œil au livre de Giorgio Agamben, La Communauté qui vient : théorie de la singularité quelconque, publié en 1990. Nous sommes donc en anarchie, les deux pieds dedans.

Et alors ? Alors ce livre, magnifique, écrit par des compagnons de route de Limite, ne s’est pas fait en deux semaines. Il y a dix ans naissaient à Lyon les Alternatives catholiques (qui ouvrirent plus tard le café Le Simone), lieu où s’ébaucha l’assise de l’ouvrage. La construction est murie d’une décennie d’expériences politiques et religieuses. Quelques années plus tard, Paris accueillit une Dorothy plus viscéralement sociale. C’est de là que sont les trois auteurs, passés jusqu’ici, et c’est tant mieux, en dehors des radars médiatiques, échappant à la vigilance des « influenceurs » catholiques et des chroniqueurs mondains. Paul Colrat, Foucauld Giuliani et Anne Waeles ramassent en un essai plusieurs années d’expériences du terrain. Le discours interreligieux, le sexe, le pouvoir, la hiérarchie, le Christ, ce « roi sans trône » constituent, entre autres, la matière de l’ouvrage.

« Manifester à quel point certains discours sont faux »

Les points majeurs de l’essai : la paroisse est le lieu idéal du déploiement du politique. Ni foyer étroit, ni nation surplombante, elle noue des personnes à la fois pour elles-mêmes et pour le Christ. Pas pour autre chose. Car le catholicisme « ne saurait être l’outil d’une restauration de l’autorité de l’État ». Ceux qui liront ce livre, et les autres, doivent entendre cela : « Les catholiques n’ont pas à être mais à aimer, ce qui est davantage qu’être ; ils n’ont pas à s’affirmer mais à écouter davantage ; ils n’ont pas à se défendre contre un ennemi mais à ouvrir des paroisses ».  La paroisse est « la juste échelle ». A côté du foyer (ce qui signifie littéralement paroiken), la paroisse est le lieu où se lie des fraternités nouvelles, et les hiérarchies peuvent magnifiquement s’estomper. C’est donc des paroisses que pourrait se préparer cette « communion qui vient ». Initiée par le philosophe Jean-Luc Marion, l’idée d’une « communion » pensée à nouveaux frais est reprise ici dans sa dimension anarchiste : « Le principe de communion s’oppose au principe étatique : plus l’État croît, plus les singularités sont réduites, alors que plus la communion croît, plus les singularités surgissent. »

Politique, ce livre l’est éminemment. « Nous qualifions de « politiques » ceux qui s’efforcent de tenir ensemble la vie, la pensée et le travail ». « La vie » et « La famille » sont pensées hors des cadres courants, bien sûr, restituées dans leur histoire et dans le contexte actuel de fabrication du vivant.  S’il s’agit pour les auteurs de « lutter contre toutes les réductions qu’on essaie d’imposer à l’irréductible qu’on appelle la personne », la notion de bioéthique est elle aussi battue en brèche. Car c’est bien « le pouvoir conféré à certains dispositifs » comme la Santé au premier chef, qui est en jeu. Les trois catholiques appellent donc à repenser la notion éculée de Vie (qui serait, pour ceux qui prétendent la défendre plus que les autres, uniquement dans les ventres des femmes, mais pas dans les usines ou au fond des bocages). Et invitent toutes les bonnes volontés à « s’attaquer au dispositif technique qui « assignent » certaines personnes à certains comportements. » Quelques lignes encourageantes et critiques en même temps sur l’épisode de La Manif Pour Tous sont présentes. Elles sortent des condamnations austères ou des autocélébrations niaises.  Les auteurs, par exemple, se félicitent (ou s’émerveillent) du fait que des gens bien sous tout rapports aient découvert le gaz lacrymo. La raison : « Les mères de famille ont senti fugacement ce que sentent en permanence les dominés. Subir la violence de l’Etat fait naître la conscience de l’absence de lien naturel entre la police et la justice ». Expérience politique qu’ils appellent « ferments d’avenir logés dans le purin. ». Paul, Anne et Foucauld ne prétendent pas réécrire la doctrine, mais lui donner une résonnance nouvelle en commençant par traquer les erreurs et les mensonges qui circulent en ce moment. Aucune posture, à peine une leçon, un témoignage spirituel et intellectuel : « Si nous pouvons témoigner, ce n’est pas de notre conformité au Christ mais au contraire de notre inadéquation. » On comprendra que « La communion qui vient » ne flatte pas la « communauté ». Qu’elle soit théologique ou politique, la pensée est ici à contre-sens des positions supposées – ou réelles – des catholiques français.

Et après ?

Que naitra-t-il de ce livre, quelle prise de conscience, quelle œuvre collective ? Il est probable que nous vivions l’émergence d’un catholicisme parfois hors les murs, capable de porter haut la voix des sans voix et celle de la « clameur de la terre ». Cela nous changera de la sempiternelle complainte droitière. Les auteurs, encore, et pour finir : « C’est pourquoi nous ne nous lamentons pas sur « notre monde qui n’est plus chrétien » ; nous voyons que les germes de christianisme sont au contraire tout ce qui reste à cette civilisation zombie. »

La communion qui vient, carnets politique d’une jeunesse catholique, Foucauld Giuliani,Paul Colrat, Anne Waeles ; éd. Seuil, 256p, 20 euros.

Paul Piccarreta
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