Un soir de la mi-mars en plein centre de Lille. Une troupe de joyeux lurons en gilets jaunes débarque à vélo devant Le Majestic, un cinéma d’art et d’essai. Ce soir, on diffuse en avant-première le film de Gilles Perret et François Ruffin. Un documentaire d’une heure et quart, une virée dans la France des gilets jaunes en décembre. Les trois séances prévues sont complètes. Le réalisateur Perret est là et des bénévoles distribuent un numéro spécial de Fakir, le canard créé par Ruffin.

 

Lumière sur les oubliés

Le scénario est simple : deux hommes traversent la France des ronds-points, du nord au sud, mi-décembre 2018. Perret filme Ruffin qui rencontre les gilets jaunes. La méfiance envers les caméras n’est pas encore là, ou si peu. On découvre ces communautés naissantes, ces amitiés bourgeonnantes mais déjà profondes, la joie d’un réveil populaire. Les gilets jaunes jouent le jeu, ils profitent que l’on fixe l’objectif sur eux pour s’épancher. Le film est l’occasion d’une formidable libération de la parole. Pauvreté culpabilisante, incurie du service public, solitude dévastatrice, familles déchirées, le lot commun des perdants de la mondialisation est déballé sans filtre. Carine, à Albert (Somme), nourrit sa famille avec les « cartes Auchan » qu’elle gagne aux Bingos des salles municipales qu’elle aide à installer. A côté d’elle, Loïc n’a mangé en trois jours qu’une pizza gratuite qu’on lui a donnée au travail. Les témoignages se poursuivent souvent dans les maisons, où ils deviennent encore plus intimes. Au montage, ce bon accueil et cette humanité sont habilement mis en parallèle avec des extraits de discours d’Emmanuel Macron et des commentaires d’éditorialistes, ainsi tournés au ridicule. Le film, forcément avec Ruffin, est politique.

Un air de campagne

Le projet c’est de raconter l’histoire en train de s’écrire, l’histoire « vue d’en bas », de montrer qui sont les êtres sous les chasubles fluos. Et Perret de citer Howard Zin « Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs. ». Le film est une œuvre d’art engagée dans la même direction que le mouvement. C’est un peu comme le film de la campagne de Sarkozy réalisé par une amie de Carla Bruni, mais sans le Fouquet’s. Un air de campagne ? Au-delà du projet de montrer les figures de la pauvreté dans un pays au PIB stratosphérique, c’est vrai que Ruffin crève l’écran. C’est lui qui discute avec les gilets jaunes, reçoit leurs condoléances. A plusieurs reprises, il se présente comme « Macron » pour pousser ses interlocuteurs à dévoiler ce qu’ils auraient à lui dire. Ce parti pris d’apparaitre à l’image est en cohérence avec le journalisme version Fakir, à la première personne, sans fausse distance. Une démarche aussi adoptée dans son film césarisé Merci Patron. La critique d’un Ruffin trop présent est balayée par Perret, qui souligne que le ton taquin du député-reporter permet aussi de dédramatiser les scènes.

Une espérance

Dans la salle, l’ambiance est chaleureuse, joyeuse. Tout au long du film, les éclats de rire ne sont pas bridés, les larmes non retenues. Comme une grande catharsis. A la fin de la projection, un débat est lancé par Gilles Perret. Un étudiant se confie. « Je fais partie d’une classe sociale avec un capital culturel élevé. Par les manifs pour le climat, je commence à rentrer dans le mouvement des gilets jaunes. » Un autre souligne dans une prise de parole qui prend l’allure d’un discours le lien évident entre la crise écologique et le mode de vie capitaliste. Les applaudissements sont nourris. L’assemblée semble requinquée par les portraits pleins de beauté de ces humains qui « se dressent contre l’éternité d’une fatalité » et livrent un message d’espérance.

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