Bonne fête !…

… à tous les Joseph, à tous les pères de famille, à tous les artisans, et plus largement, aux travailleurs et travailleuses (qui sont particulièrement sollicitées en ce moment), ainsi qu’à ceux qui en défendent les droits légitimes !

Car chaque année, il faut le rappeler, hélas même au président de la République : le 1er mai, ce n’est pas la « fête du travail », mais la journée internationale des travailleurs, et notamment de ceux qui se battent pour l’amélioration des conditions dudit travail.

C’est tout sauf une célébration consensuelle des vertus du salariat, c’est un jour de lutte et de mémoire : le mouvement ouvrier commémore le massacre de Haymarket Square (Chicago, 1886), sommet du combat pour la journée de huit heures.

Notons que la dimension chrétienne est postérieure à la dimension syndicale : ce n’est qu’en 1955 que le pape Pie XII décide d’instituer le premier mai comme fête de Saint Joseph artisan afin de faire valoir le sens chrétien du travail, entendu comme vocation et même activité « co-créatrice ». Il est bon en tous cas que ce jour soit chez nous férié :

« Le sommet de l’enseignement biblique sur le travail est le commandement du repos sabbatique. Le repos ouvre à l’homme, lié à la nécessité du travail, la perspective d’une liberté plus pleine, celle du Sabbat éternel. […]

La mémoire et l’expérience du sabbat constituent un rempart contre l’asservissement au travail, volontaire ou imposé, et contre toute forme d’exploitation, larvée ou évidente. De fait, le repos sabbatique a été institué non seulement pour permettre la participation au culte de Dieu mais aussi pour défendre le pauvre; il a aussi une fonction libératrice des dégénérescences anti-sociales du travail humain. » (Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, §258).

Orwell

La guerre,c’est la paix

La liberté c’est l’esclavage,

L’ignorance c’est la force.

Le travail, c’est la fête.

Travail que vaille ?

Non, le travail n’est pas une fête. Ce n’est peut-être pas une torture non plus (à cet égard, l’étymologie fameuse, « tripalium », est sans doute fausse), mais ce n’est pas une fête. D’ailleurs, Happiness Manager, est-ce vraiment un métier ?

Nous sommes les premiers à nous réjouir que beaucoup trouvent sens et joie dans leur travail et nous encourageons volontiers les reconversions professionnelles, surtout quand elles vont du pire du PIB à l’économie réelle. Dans notre dernier numéro, un trader nous explique comment et pourquoi il est devenu gérant d’une biocoop.

Mais ce premier mai doit aussi nous rappeler combien les conditions actuelles de travail peuvent être dégradantes, insupportables au regard de la justice et de la dignité humaines. Relisez les pages sociales, dirigées par Paul, dans notre n°17, « Le travail, c’est la santé ? ». Un beau texte sur Saint Joseph, délégué du personnel, le récit d’un burn out, et la publication de la liste (hélas non-exhaustive) des morts dues à des accidents du travail en 2019 (vous pouvez suivre le compte twitter de son auteur, enseignant, Matthieu Lépine : « Accident du travail : silence des ouvriers meurent » / @DuAccident).

L’émule d’Ellul

Je profite de ce premier mai pour vous recommander la lecture d’un recueil de textes du philosophe et théologien protestant, pionnier de l’écologie intégrale : Jacques Ellul, Pour qui, pourquoi travaillons-nous ? (Editions de La Table Ronde, 2013). Ceux d’entre vous qui étaient déjà des nôtres se souviennent peut-être que ce livre avait largement nourri notre dossier sur le travail (« C’est quoi ce travail ?! », n°4).

Reprenant le livre de l’Ecclésiaste, Ellul écrit :

« Le conseil, dans la mesure où le travail est nécessité, c’est d’en faire le moins possible en assurant le minimum : « Mieux vaut du repos plein le creux de la main que de pleines poignées (de richesse) de travail – et de poursuite de vent » (IV, 6).

C’est un choix décisif devant lequel, déjà, nous sommes placés : ou bien travailler beaucoup pour consommer beaucoup (et c’est l’option de notre société occidentale), ou bien accepter de consommer moins en travaillant peu (et ce fut parfois l’option délibérée de certaines sociétés traditionnelles). Aujourd’hui, nous voudrions tout cumuler, travailler peu et consommer beaucoup. »

Puisse ce temps de confinement nous permettre d’interroger à nouveaux frais notre rapport au travail, qu’il soit rémunéré ou bénévole, et à réévaluer nos besoins véritables.

Personnellement, je suis heureux d’avoir plus de temps pour travailler au jardin et ainsi nourrir (en partie) les miens directement (du potager au pot, quel circuit plus court ?!). Je ne sais pas si j’arriverais un jour à me passer complètement d’un employeur, d’autant que je bénéficie du statut (confortable) de « fonctionnaire éthique et responsable » (M. mon ministre, je vous aime), mais ne pas en dépendre totalement me paraît un horizon désirable et possible. Et je pense pouvoir encore dépenser moins que je ne le fais actuellement…

A suivre !

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