L’effondrement de nos sociétés industrielles est-il inéluctable? Le progrès technique va-t-il tous nous sauver? Entre la collapsologie et le « technoptimisme », difficile pour le profane de savoir où on en est vraiment. Pour essayer d’y voir plus clair, nous avons demandé à deux spécialistes d’échanger leurs vues sur les grands enjeux qui touchent à l’épuisement des ressources énergétiques.

Un certain Thierry Lepercq vient de publier Hydrogène, le nouveau pétrole (Le Cherche-midi) qui annonce « un nouvel ordre énergétique mondial décarboné ». L’épuisement des ressources fossiles est-il une épée de Damoclès pour nos sociétés modernes ou une difficulté passagère que l’inventivité humaine saura résoudre?

Ph. Bihouix : L’hydrogène est le Graal des partisans du déploiement massif de l’énergie solaire photovoltaïque et éolienne: il permettrait de résoudre la question de l’intermittence de la production et du besoin de stockage. Rien ne permet aujourd’hui de dire qu’on n’en restera pas au stade de la tarte à la crème: l’hydrogène est difficile, voire dangereux, à transporter et à stocker; les pertes de rendement à l’électrolyse et la compression nécessiteront une puissance installée d’autant plus grande; son utilisation dans les piles à combustible nécessitera des ressources rares, comme le platine… Certes, il y aura des usages de niche, mais sa généralisation est plus improbable.

Quant au pic de pétrole, c’est une évidence mathématique et physique. Quelle que soit la taille du stock en place, celui-ci étant fini, il y aura forcé- ment un moment où la production devra plafonner, puis décroître. La date dépendra du taux de croissance et des « progrès » technologiques. Il ne faut effectivement pas négliger le facteur innovation, qui a jusqu’à présent toujours réussi à repousser le risque de pénurie. Mais la qualité des réserves exploitées, que ce soit pour le pétrole ou pour les minerais, est en baisse et maintenir notre trajectoire accélérationniste et extractiviste devien- dra de plus en plus difficile avec le temps, et de plus en plus coûteux pour l’environnement.

G. Pitron : Je suis mal à l’aise avec la notion de collapsologie. Dans Mythe de la fin du monde, de l’Antiquité à 2012 (Éditions Trajectoires, 2009), l’écrivain Luc Mary rappelle que depuis la chute de Rome, la fin du monde a été annoncée 182 fois. Toutes se sont avérées fausses et nous vivons dorénavant, à mon sens, la 183e annonce. À cette différence près: ce n’est pas l’Antéchrist qui est convoqué cette fois-ci, mais les statistiques. Nous avons tué Dieu, et l’avons remplacé par des chiffres. Tant d’hectares de forêts brûlées, tant de degrés de réchauffement d’ici 2100, etc. Les conclusions du GIEC sont irréfutables, mais reconnaissons que le déluge est plus que jamais à la mode. Pour autant, la technologie rédemptrice me paraît être un mythe, un nouveau veau d’or. Changer de technique ne résoudra rien si nous ne nous changeons pas nous-mêmes.

S’il n’y a pas d’énergie « propre », qu’attendons-nous pour tout miser sur la sobriété énergétique? Pourquoi nos dirigeants s’obstinent-ils dans l’extractivisme ?

Ph. Bihouix : Effectivement le gâchis est immense, et en mettant le paquet sur une sobriété « intelligente » (je ne parle pas ici des smart systems qu’on s’apprête à nous vendre, mais de l’intelligence collective), on pourrait déjà faire beaucoup – sans revenir pour autant aux temps troglodytiques. Mais personne n’a trop intérêt, pour l’instant, à ralentir la méga-machine. « La croissance, c’est l’emploi », comme on dit ; et effectivement, un système économique et fiscal qui incite tous les acteurs à faire de la productivité (produire plus ou autant avec moins de travail humain), ne peut que s’écrouler s’il n’y a pas de croissance. Et puis, vu de l’État, l’activité économique génère les recettes indispensables au fonctionnement et au service de la dette. Le système économique et financier « stable » ou en décroissance reste à penser.

G. Pitron : Nos équilibres politiques et sociaux sont fondés sur la croissance et une disponibilité toujours plus grande de l’énergie. Que l’on vienne à interroger cet équilibre et c’est la survie même de nos modèles de vivre-ensemble qui est en jeu. Imaginez qu’au plus fort de la crise des Gilets jaunes, le président Macron ait annoncé, non pas une hausse de 100 euros du SMIC, mais une baisse de 100 euros? Où croyez-vous que nous en serions à l’heure actuelle ? On parle de décroissance et de sobriété, mais qui y est réellement prêt? À l’inverse, l’extractivisme, ce sont des emplois, des points de croissance, des retombées fiscales, etc…. Je ne sais pas s’il faut « la décroissance » En revanche, il faut « de la décroissance » : nous avons intérêt à ce que le secteur du recyclage croisse, que les loueurs et les réparateurs de téléphones portables prospèrent et que les sites internet de partage de scies électriques entre voisins de palier fleurissent. […]

[ L’entretien-fleuve d’où provient cet extrait est à lire dans le 16ème numéro de Limite ]


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Illustration de l’image mise en avant : Charlotte Guitard pour Limite.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la rédaction de Limite
Agrégé de lettres et professeur de français à Dreux