Dans le dernier numéro nous publions un entretien fleuve avec François Bégaudeau. Sur le site, en trois parties, nous vous partageons ses meilleurs passages. Aujourd’hui, Bégaudeau dresse le portrait du bourgeois « cool », lecteur des Inrocks et macroniste qui, sous son progressisme bon teint, cache des réflexes de possédant. Mais surtout, « il ne lit plus du tout Bernanos ».

– Dans ton essai Histoire de ta bêtise, tu t’adresses longuement au bourgeois. On comprend très vite qu’il s’agit d’un certain type de bourgeois, celui qu’on appelle mécaniquement et maladroitement « le bobo ». Pas le suiveur de François-Xavier Bellamy, habitué des soirées rallye. Entre le « bourgeois hard », qui va à la messe certains dimanches, et le « bourgeois cool » qui est plutôt branché « yoga », quelles différences fais-tu? Peux-tu te lancer dans un portrait-robot ?

Ce ne sont pas les mêmes gueules, les mêmes corps. On a tous un petit peu la gueule de sa position sociale, on en a les postures. Aujourd’hui ce qui les oppose ce sont plutôt les questions sociétales. il y a une vraie raideur là-dessus chez les hard. Alors que les cool qui sont considérés comme « open », ne mettent pas les questions identitaires au centre, ne vont pas à la Manif Pour Tous etc. Je dirais que si il y a un point de clivage historique, c’est le christianisme. Les hard sont encore baignés de culture chrétienne. Un catholicisme autoritaire, paternaliste etc. Les cools se sont déchristianisés eux… Le portrait du cool est celui d’une bourgeoisie fluide adossée à un capitalisme du flux. Une bourgeoisie qui s’est donné un art attitré qu’est celui de la série, parce que c’est un produit qui passe tout seul. Cette bourgeoisie regarde des séries, elle ne lit plus du tout Bernanos. Alors qu’il y a encore des éléments de la bourgeoisie hard qui continue d’avoir une vie de lecteur. Ils peuvent passer des heures sur Chateaubriand.

– Entre ces deux bourgeoisies, il y a un tronc commun… Les cools sont souvent issus des mêmes milieux que les hard

Effectivement. Je situe l’avènement du cool après-guerre. il est adossé à la déchristianisation de la bourgeoisie. J’y vois aussi le symptôme d’une évolution du capitalisme. Il a dû se faire de plus en plus aguicheur, plus souriant, il a joué sur la séduction, là où la bourgeoisie hard ne s’embarrasse pas de ce genre de sourire.

– Comment expliques-tu que la bourgeoisie hard ne trempe pas dans le capitalisme de séduction? On imagine difficilement un lecteur de Valeurs Actuelles dans une agence de pub. L’univers publicitaire lui est assez étranger. Cette bourgeoisie sait que ce n’est pas de chez elle. Les pubards ne viennent pas de ces milieux-là, les patrons peut-être, mais pas les « créas »

Parfois ils en viennent! Ce qui est frappant, quand on fréquente la bourgeoisie cool, c’est d’observer que certains éléments viennent d’un milieu hard, qu’ils ont une généalogie « pas cool » et qu’ils vont s’en prévaloir. ils sont très contents de pouvoir raconter qu’à l’occasion d’un week-end de famille, leur grand-père a tenu des propos homophobes et fait des sorties réacs de bout de table et qu’eux, bien sûr, s’en sont détachés. Ça me frappe de voir que dans les milieux de la com, de la pub, de la consultation, beaucoup viennent de la vieille bourgeoisie.

Et inversement, je me dis que les hard vont y passer un jour, ils sont pris dans une contradiction proche de la névrose. ils peuvent avoir des réflexions sur l’enracinement, contre le capitalisme transnational, pour les frontières, mais ils en sont les premiers agents et les premiers complices. Quand il s’agit de faire de l’argent… Alors je ne sais pas comment ils se démerdent avec leur libéral-conservatisme…

[Cet entretien est paru en intégralité dans le 15ème numéro]


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Paul Piccarreta

Directeur de la revue Limite
Journaliste indépendant
Paul Piccarreta

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