Avec le retour de la dictée et de la chorale, vous aviez cru que M. Blanquer réhabiliterait l’idéal d’une école républicaine menant chacun au-delà de lui-même, ouvrant l’homme à sa dimension sociale et communautaire ? C’est raté, la réforme Blanquer est un pur fruit du libéralisme : liberté individuelle et mise en concurrence, voici le programme.

Un enseignement à la carte pour un élève-consommateur

« Plus d’individualisation des parcours, un peu plus d’autonomie pour les établissements et potentiellement plus de concurrence entre les lycéens comme entre les établissements : philosophiquement et politiquement, la culture qui nourrit la réforme est bien une culture libérale. » Pascal Balmand, secrétaire général de l’enseignement catholique, a bien identifié le fond la réforme du lycée voulue et déjà mise en œuvre par M. Blanquer. Le privé catholique n’a pas tardé à annoncer qu’il « habiter[ait] » la réforme à sa façon (dans une version plus personnaliste qu’individualiste donc). Nous autres du public aurons hélas affaire à la version libérale.

Finies les filières et avec elle les classes, voici venu le temps des parcours individualisés. Chaque lycéen, en plus du tronc commun (16 h en première, 15 h 30 en terminale) pourra librement composer son « bouquet » de 12 h de spécialité (trois spécialités en première, deux en terminale) et de 3 h d’options en piochant parmi les douze spécialités et sept options prévues par la réforme. Chaque établissement ne pourra évidemment pas proposer les douze spécialités. Les lycées ne seront tenus de proposer que six options et c’est seulement au niveau d’un « bassin » de lycées que les douze options devront être proposées. Les chefs d’établissement seront ainsi libres de spécialiser leur lycée dans un domaine plutôt que dans un autre au gré de leurs envies, de leurs goûts ou de leurs affinités avec les professeurs de telle ou telle discipline (un lycée plus axé sur les spécialités scientifiques, un autre sur les littéraires, par exemple). Les élèves pourront même choisir un « bouquet » de spécialités en piochant parmi les propositions de plusieurs lycées du « bassin ». Le matin, je suis le tronc commun dans le lycée ; le lundi après-midi, je suis la spécialité « numérique et sciences informatiques » dans le lycée ; le mardi après-midi, la spécialité « biologie, écologie » dans le lycée c, etc.

Voici donc le lycée pensé du point de vue de l’usager – ou plutôt du consommateur –, permettant à chacun d’y suivre individuellement le parcours individualisé qui correspond le mieux à son individualité. Voici le lycée où l’individu, enfin libéré du groupe classe et de l’équipe pédagogique,  peut librement consommer du savoir.

Voici donc le lycée pensé du point de vue de l’usager – ou plutôt du consommateur –, permettant à chacun d’y suivre individuellement le parcours individualisé qui correspond le mieux à son individualité. Voici le lycée où l’individu, enfin libéré du groupe classe et de l’équipe pédagogique, peut librement consommer du savoir. Évidemment, si vous habitez en zone rurale et que votre « bassin » regroupe des lycées répartis dans un rayon de 200 km, ou encore que vos parents ne sont pas là pour vous conseiller dans l’optimisation de votre « bouquet », votre individualité sera quelque peu entravée dans son plein déploiement et vous vous contenterez du « bouquet » disponible sur place. Ne soyez cependant pas grincheux. Réjouissez-vous en regardant vos camarades de l’Ouest parisien jouir de cette liberté complète dont vos futurs enfants, eux aussi, pourront profiter dès que vos terres agricoles auront été dûment urbanisées et que les profits du capital auront ruisselé jusqu’à vous.

Réjouissez-vous en regardant vos camarades de l’Ouest parisien jouir de cette liberté complète dont vos futurs enfants, eux aussi, pourront profiter dès que vos terres agricoles auront été dûment urbanisées et que les profits du capital auront ruisselé jusqu’à vous.

S’il est encore permis d’adopter un autre point de vue que celui du consommateur, permettez-moi de reprendre la même histoire, mais en vous la racontant, cette fois-ci, du point de vue des travailleurs, en l’occurrence des professeurs. Pour cela, il faut commencer par préciser que cette réforme implique une baisse de 8 % du nombre d’heures de cours nécessaire au fonctionnement du lycée et que chacun cherche donc à sauver ses heures. Pour le 7 novembre, les chefs d’établissement (oui, car quand on parle d’autonomie des établissements, il ne s’agit évidement pas de l’autonomie des professeurs, mais toujours de celle des proviseurs ; le « plus d’autonomie » de M. Blanquer n’a pas grand-chose à voir avec notre vieux rêve d’autogestion) devaient faire remonter au Ministère le « bouquet » de spécialités et d’options qu’ils comptent proposer. La mise en concurrence commence.

Immersion en salle des profs

1er degré de la concurrence : entre lycées au sein d’un bassin.

Les profs de maths  – « Au lycée d’à côté, les collègues de maths ont accepté de suivre une formation en programmation informatique afin d’enseigner la spécialité « numérique et sciences informatiques ». Si nous ne voulons pas perdre des heures et nous retrouver à devoir compléter notre service dans d’autres établissements, nous sommes obligés d’accepter nous aussi la reconversion et de veiller à ce que les profs des autres lycées du bassin ne la suivent pas. »

2e degré de la concurrence : entre disciples au sein d’un lycée.

Les profs de lettres – « Si la spécialité « numérique et sciences informatiques » est proposée par le lycée d’à côté, nous avons peut-être une chance de faire passer ici la spécialité « humanité, littérature, philosophie » et de sauver nos heures. De toute façon, l’an prochain, il n’y aura pas de place pour tout le monde. »

3e degré de la concurrence (à venir) : entre spécialités en fin de première.

En fin de première, les élèves devront renoncer à l’une de leurs trois spécialités. S’ils renoncent en nombre à la spécialité que vous enseignez, vous perdrez des heures et devrez donc compléter votre service dans un autre lycée. Il faudra alors être meilleur et plus attractif que vos collègues afin que les élèves vous choisissent.

Je m’arrête là dans l’immersion puisque de toute façon nous nous retrouverons, pour beaucoup, à faire notre service sur plusieurs lycées et qu’il n’y aura donc plus grand monde en salle des profs pour établir des stratégies (ou éventuellement pour refuser, dans un sursaut de syndicalisme, d’en établir). Nous serons dans nos voitures pour aller dicter le contenu d’un manuel (ah oui, car il y a aussi une triste réforme des programmes qui va avec tout ça) à des élèves individuellement épanouis.

Évidemment, on dira que les profs ne cessent de se plaindre, qu’ils rechignent à travailler comme tout le monde sous le joug bienveillant de la concurrence, qu’ils mettent leurs intérêts corporatistes avant l’intérêt individuel des élèves. Évidemment, dans une société habituée à tout penser du point de vue du consommateur, adopter le point de vue du travailleur n’est plus audible. Dommage, car si le point de vue du consommateur nourrit toujours l’individualisme, le point de vue du travailleur porte en lui-même une dimension commune qui est peut-être justement ce dont nous manquons le plus aujourd’hui.

Benoît Sibille

Agrégé de philosophie. Professeur dans l'enseignement public.

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