L’écologie intégrale a désormais sa chaîne Youtube ! Depuis un peu plus d’un mois, la chaîne Clameurs – explicitement sous-titrée « La web série habitée par Laudato Si’ » – propose interviews, reportages (et même un fiction) sur la conversion écologique. Rencontre avec Martin de Lalaubie, qui réalise les vidéos.

Martin, vous êtes réalisateur et vous travaillez pour le CERAS et la revue Projet. Comment en êtes-vous venu à l’engagement écologique ?

Je n’ai pas l’impression d’être arrivé à l’écologie à un moment précis suite à un évènement ou une rencontre. C’est plutôt comme si elle était là, dès le départ, dans la façon dont mes parents m’ont appris à habiter le monde par l’éducation et la foi qu’ils m’ont transmises. Le scoutisme aussi, indissociable de mon éducation, m’a permis de construire une relation personnelle avec la nature grâce à la place et au rôle qu’il lui donne dans sa pédagogie. Ensuite, ma relation à l’écologie est devenue engagement au moment où en grandissant, j’ai pu me rendre compte que ce qui avait pu être évident jusqu’ici (sobriété, respect de la nature, accueil de l’autre…), ne l’était pas pour tous et surtout n’était ni le modèle, ni le chemin que notre société proposait. Il y avait donc des personnes à convaincre, des causes à défendre, des idées à porter !

Votre chaîne est intitulée Clameurs, en référence à un paragraphe de Laudato Si. Pourquoi reprendre ce mot ? Faut-il faire plus de bruit pour l’écologie ?

En étant autant un cri de joie qu’une plainte, une souffrance ou une colère, les clameurs illustrent bien les tensions qu’affronte l’écologie. Des êtres humains souffrent, la terre s’asphyxie, les inégalités nous révoltent et pourtant nous devons faire le pari de la joie, autant comme horizon que comme moteur. Il y a un côté pluridimensionnel dans ce terme qui me parle beaucoup. Il résume simplement et poétiquement toute cette question essentielle du lien entre crise sociale et environnementale portée, entre autres, par le pape.

Ce n’est pas tant faire du bruit pour l’écologie qui est essentiel, que de permettre aux clameurs d’être entendues par nos contemporains. Les clameurs, quand on les écoute avec sincérité, nous touchent au plus profond et nous invitent au mouvement. On sait dès lors pourquoi nous faisons les choses et transformons nos modes de vie. Ce n’est plus une injonction extérieure (sociale, politique ou scientifique) mais un acte de conviction profond qui nous devient indispensable.

Quel message voulez-vous faire passer à travers ces vidéos et à qui vous adressez-vous ?

Si les spectateurs ne devaient retenir qu’un message, c’est que les clameurs nous entourent mais qu’on ne les entend pas nécessairement. Cette websérie est une invitation à se mettre en posture d’écoute et d’attention, à se laisser toucher pour être transformé.

Avec ce travail, je souhaite montrer aux personnes sensibles aux questions écologiques, que le catholicisme, les religions, les spiritualités ont des choses à apporter à ces causes. De par leur regard, leurs expériences, leurs messages. Et dans le même mouvement, je souhaite aider les catholiques à prendre conscience que ces questions écologiques et sociales sont inhérentes à notre foi. On ne peut se contenter d’une relation verticale et personnelle avec Dieu. Si nous croyons au message évangélique, alors nous ne pouvons nous satisfaire du monde tel qu’il est et là où il va. Nous devons agir et nous engager sur les enjeux socio-environnementaux.

Au-delà des thèmes purement environnementaux, vous consacrez des vidéos au handicap, à l’exclusion, etc. L’écologie ne se limite donc pas aux questions liées à la « planète » ?

Nous avons fait le pari qu’en écoutant les exclus, les précaires, nous pourrions écouter autrement les souffrances de notre monde. Autrement dit, que la clameur des pauvres nous aide à entendre la clameur de la terre. Leurs expériences de vie radicales sont uniques et leurs témoignages nous aident à déplacer notre regard sur notre société, à mieux la questionner pour, évidemment, mieux la transformer.

En plus des reportages et des interviews, vous diffusez une fiction où l’on suit trois personnages dans leur quotidien. Pourquoi ce choix ?

Cette fiction s’intitule « A la maison commune », évidemment en référence au sous-titre de l’encyclique : « Sur la sauvegarde de notre maison commune ». L’idée était de toucher un public plus large en jouant sur un format court adapté aux réseaux sociaux, mais surtout de faire prendre conscience aux spectateurs que ces grandes thématiques, que les fictions ont pour rôle d’introduire, nous concernent et peuvent se retrouver dans notre quotidien à l’intérieur de chez nous. L’écologie est donc une question de la vie quotidienne.

L’encyclique du pape François sur la sauvegarde de la maison commune a été largement saluée dans les milieux écolos. Pensez-vous que l’écologie intégrale, telle que la définit le pape François, puisse être un chemin d’évangélisation pour notre monde sécularisé ?

Tout dépend de ce qu’on cherche par l’évangélisation. Si c’est attendre de celui qui ne l’est pas qu’il devienne catho, alors c’est d’avance voué à l’échec et l’écologie intégrale n’apportera rien. Si l’évangélisation, c’est mettre les évangiles en mouvement, aller chercher dans notre quotidien là où ils rentrent en questionnement avec nos pratiques et accrochent nos contradictions, alors l’écologie intégrale peut devenir un moteur intéressant pour nourrir notre propre démarche, mais aussi et surtout, pour la partager avec ceux qui ne connaissent pas les évangiles. L’écologie intégrale est peut-être la bonne nouvelle du XXIème siècle qui nous aide à rentrer pleinement dans ce siècle en prenant conscience des défis qui nous font face tout en étant ressource de la joie et de l’espérance nécessaire pour les traverser.

Presque deux ans après la publication de Laudato Si’, quel bilan faites-vous de cette nouvelle étape dans la « conversion écologique » des chrétiens ?

Il est évident que Laudato Si’ a mobilisé beaucoup de chrétiens sur l’écologie, autant ceux qui étaient déjà convaincus et qui se sont sentis encouragés, que ceux qui ne l’étaient pas totalement et qui voient bien désormais que ce n’est plus un sujet réservé à certains. Mais je ne vais pas rentrer dans les détails, certains l’ont fait mieux que moi.

L’enjeu aujourd’hui est de continuer à porter ce texte. Il a beaucoup marqué au moment de sa sortie de par sa pertinence et le moment opportun où il est sorti (6 mois avant la Cop21). C’était tout de même une des rares fois où Libé et Le Figaro avaient la même Une ! Mais on connait le souci de ce qui est « actuel ». Rapidement, ça ne l’est plus. Désormais, notre mission est de faire que ce texte ne soit plus seulement actuel mais moderne et devienne une ressource pour les temps à venir.

Comment faire pour que la question écologique ne soit pas le parent pauvre des débats politiques, reléguée au rang de question subsidiaire, périphérique, ou à une lubie de privilégiés ?

Peut-être que les médias mainstream ont fait de l’écologie le parent pauvre de leurs débats, mais elle n’est pas absente de certains programmes qui en font un axe majeur. Et l’écologie intégrale nous aide à comprendre que l’écologie et le social ne doivent pas être des mesures ou des propositions qu’on additionne aux autres, mais une véritable façon de penser qui façonne l’ensemble d’un projet de société.

L’écologie à laquelle nous sommes appelés n’est pas seulement la préoccupation des générations futures, préoccupation indispensable mais trop agitée et pas assez mobilisatrice. Elle est la recherche du sens de notre présence aujourd’hui sur cette planète.

Ensuite, il faut se dire que si les élections sont importantes, le vote ne dédouane pas de toutes responsabilités jusqu’aux prochaines. Il revient à chacun de nous de porter ces questions par nos choix de vie et nos engagements pour qu’elles deviennent essentielles.

D’un point de vue plus personnel, (comment) votre quotidien est-il, à l’instar de votre websérie, « habité par Laudato Si’ » ? Un témoignage de « conversion écologique » concrète ?

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Martin de Lalaubie

Laudato Si’ m’a permis de donner une autre dimension à mes engagements et gestes écologiques. Selon moi, un passage central de l’encyclique est le paragraphe 160 : « C’est pourquoi, il ne suffit plus de dire que nous devons nous préoccuper des générations futures. Il est nécessaire de réaliser que ce qui est en jeu, c’est notre propre dignité. Nous sommes, nous-mêmes, les premiers à avoir intérêt à laisser une planète habitable à l’humanité qui nous succédera. C’est un drame pour nous-mêmes, parce que cela met en crise le sens de notre propre passage sur cette terre. » L’écologie à laquelle nous sommes appelés n’est pas seulement la préoccupation des générations futures, préoccupation indispensable mais trop agitée et pas assez mobilisatrice. Elle est la recherche du sens de notre présence aujourd’hui sur cette planète. Pourquoi sommes-nous là ? Qu’avons-nous à y faire ? C’est un basculement puissant puisque nous ne sommes plus dans l’incertitude d’une potentielle utilité future de nos actes. Nous sommes dans un présent à remplir de sens.

Après, plus concrètement, je ne vais pas égrainer mes petits gestes. Je suis comme beaucoup en proie à mes propres contradictions. Ça prend la tournure d’un combat ou d’une négociation qui débouchent sur une conversion ou une résignation. L’important est d’être dans un questionnement et un mouvement perpétuels dans cette société à transformer et de savoir y trouver du sens et de la joie.

Et au plan spirituel, que peut-on retenir de Laudato Si’ ?

Si le pape François parle de « conversion écologique », c’est effectivement parce qu’il y a une dimension spirituelle forte. Il faut accepter que la transformation à laquelle nous aspirons se fasse aussi en nous. Mais Laudato Si’ nous rappelle très vite qu’une conversion individuelle ne peut suffire et qu’elle se doit d’être communautaire. Le pape parle même de « révolution culturelle courageuse ». C’est-à-dire qu’on doit agir à plusieurs niveaux, autant sur le personnel que sur le structurel. Dans Clameurs, nous avons demandé à Elena Lasida, qui est économiste, comment nous pouvons passer d’une conversion personnelle à une révolution culturelle. Sans proposer de recette, elle nous invite à ne pas faire passer l’un avant l’autre, mais toujours l’un avec l’autre. Et de rappeler qu’entre l’individuel (la conversion) et le structurel (la révolution), il y a le relationnel. C’est sûrement en cultivant cette dimension qu’on permettra aux changements d’advenir.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux