Dans un essai intitulé « L’Eglise catholique est-elle anticapitaliste ? », le dominicain Jacques-Benoît Rauscher explore la complexe question du rapport de l’Eglise au capitalisme. Et se lance dans une classification des catholiques selon leur attitude vis-à-vis du capitalisme.

 

Le traitement fantomatique, pluriel puis enfin clair du capitalisme par l’Eglise

L’auteur, fort de sa triple casquette de sociologue, théologien et religieux, se prête d’abord à un exercice d’exégèse des encycliques et autres textes officiels de l’Eglise portant sur la question du capitalisme. Il retrace ainsi l’histoire de l’approche du capitalisme par l’institution. Le Rerum Novarum de Léon XIII, considéré comme le texte novateur de la doctrine sociale de l’Eglise, est vu sous un jour nouveau. La nécessité impérieuse de rejeter le marxisme pousse le pape à ne pas condamner nommément le capitalisme, traité de manière « fantomatique » comme système économique, donc comme réalité plurielle. Si l’on prend l’exemple de la propriété privée, Léon XIII la défend ardemment contre la collectivisation, ce qui « manifeste, de facto, une certaine bienveillance à l’égard du capitalisme ».

Taper sur les rouges, c’est plus facile que de s’attaquer à Oncle Sam et son esprit prédateur. Sous Pie XI et Paul VI, on s’attache encore à une définition du capitalisme comme ensemble d’outils économiques.

Un capitalisme « recevable » coexisterait alors avec d’autres formes condamnables de ce système dont on dénonce les « excès » circonstanciés. Mais le XXème siècle marque tout de même un tournant, le même Pie XI a des mots très durs contre le « marché libre » et Paul VI s’attache à critiquer une vision de l’homme fondée sur quelques caractéristiques économiques et consommatrices comme pour l’homo œconomicus. L’exploration des textes sacrés montre bien l’inadéquation entre recherche de l’enrichissement personnel et morale chrétienne. Le déclin du marxisme permettra au capitalisme d’être défini comme unité par l’Eglise, qui adopte enfin la vision anthropologique déjà évoquée dans des travaux préalables à la réaction du Rerum Novarum mais non retenus.

De la critique de l’attitude condamnable de « personnes singulières » l’Eglise passe à celle d’un véritable « système ».

 L’esprit du capitalisme, son ethos, est fermement condamné par Jean Paul II, le premier à le faire de manière franche. Le Pape François est l’exemple le plus probant que nous retenons de cette condamnation, il est le pape du lendemain de la crise de 2008 qui promeut l’écologie intégrale dans Laudato Sì. Cette encyclique fit pousser à Jean-Luc Mélenchon un cri formidable : « Vive le Pape ! ». Le « traitement fantomatique » du capitalisme a donc laissé place à une critique sans ambiguïté de son « esprit » et la conviction que « tout est lié ». Mais un paradoxe demeure, celui de la position à adopter face à lui.

Face au capitalisme, deux postures lâches

« S’il est, dans certains cas, possible de s’associer aux structures du « capitalisme recevable », il ne faudrait pas suivre l’esprit qui les habite et dirige les pratiques à adopter en leur sein ». En quelques mots, Jacques-Benoît Rauscher résume brillamment l’ambiguïté qui habite, ou devrait habiter, chaque catholique. Comment évoluer dans des structures dont on conspue l’idée créatrice, l’idéologie latente ? Deux attitudes visent à résoudre ce paradoxe. Les réformistes s’engagent et agissent vertueusement dans ces structures, en abandonnant volontairement la critique de leur éthos. Les conciliateurs se prêtent à un jeu plus osé en tentant de « trouver des points communs entre ethos capitaliste et catholicisme. » Au début des années 1980 aux Etats Unis, des intellectuels comme Michael Novak s’attachent à prouver que le marché libéralisé crée du lien social et permet de développer la fraternité et la solidarité entre les individus. De là à dire que les délocalisations sont une œuvre d’évangélisation, il n’y a qu’un pas. La démarche conciliatrice est rapidement exclue tant par la contradiction évidente entre les anthropologies chrétiennes et capitalistes que par les évolutions contemporaines d’un système dont le lecteur de Limite connait les méfaits.

La radicalité, une impasse ?

L’attitude qui nous semble la plus intéressante est celle des intransigeants. Jacques-Benoît Rauscher nous associe volontiers à ceux qui rejettent radicalement l’esprit du capitalisme ainsi que ses structures, considérés comme indissociables. Promouvant par le passé un ordre nouveau ou de nouvelles pratiques personnelles, l’attitude intransigeante se caractérise aujourd’hui par l’appel au rétablissement de pratiques communautaires saines et à une écologie intégrale. Mais selon le dominicain, la transformation radicale des modes de vie et les velléités insurrectionnelles trouvées chez l’auteur Falk Van Gaver mais qu’il prête à tout ce mouvement sont des « solutions théoriques inapplicables » qui nous condamneraient au communautarisme. Il reconnait néanmoins que les intransigeants ont avec eux la « fraicheur de l’utopie ».

 « L’éthique des vertus », une réponse pertinente ?

Pour l’auteur de ce livre qui a le mérite de contribuer à un débat nécessaire, s’il faut refuser l’éthos capitaliste on se doit « d’accepter certains aspects » de ses structures. Il fait l’apologie d’une « approche par les vertus », en référence à l’éthique des vertus de St Thomas d’Aquin.  L’auteur revendique la réflexion thomiste sur l’usure : il la rejette en raison de ses fondements mais s’accommode de sa pratique collective, au nom de la faiblesse humaine et du bien commun. Il revient alors à une élite morale d’agir pour assainir cette pratique. Une réflexion intéressante sur l’action dans les structures capitalistes qui n’est pas sans soulever des questions fondamentales quant aux visées de l’intervention. La logique du moindre mal est-elle suffisante ? Agir vertueusement au sein des structures capitalistes sauvera-t-il la biodiversité ?  Face au triomphe de l’utopie libérale et capitaliste, n’est-ce pas une nouvelle utopie radicale qu’il faut bâtir ? Si la radicalité nous semble la meilleure attitude face à l’urgence environnementale et sociale, ce n’est pas seulement en raison d’un ethos capitaliste que nous rejetterions mais bien parce que notre terre brûle.