éditorial

DES TAS D’URGENCES

There is no alternative : la formule de Margaret Thatcher est le mantra de notre temps. Pas d’autre choix que les délocalisations, l’austérité et les biotechs ! Pas d’autre choix que ce système offshore qui, du pétrole à la finance en passant par les identités, fait de ce monde un chaos permanent ! A ce prétendu état de fait, à ce « marche ou crève » obscène, nous opposons nos expériences comme notre jeunesse. Si nous voulons vivre autrement, c’est moins par idéalisme que par réalisme, car quand un modèle menace ruine, il est temps de reprendre son destin en main. Démocratiser ici et maintenant un art de vivre alternatif, durable et convivial ; généraliser ce qui n’existe qu’à l’état d’exceptions : voilà l’urgence.

Étrange renversement ! Les adorateurs du Progrès, ce bonheur universel toujours ajourné, traitent d’idéalistes ceux qui choisissent des modes de vie qui ont déjà fait leurs preuves. Car c’est dans les laboratoires de la Silicon Valley, plutôt que dans les fermes de permaculture, que se fantasment les utopies. Aux promesses de ceux qui prétendent « changer le monde », nous préférons les prouesses de ceux qui, jour après jour, le cultivent et le gardent. A l’avènement d’un improbable Éden technologique, où toute limite serait abolie, nous opposons la simplicité d’une vie respectueuse de la nature, où chaque limite donne sens. Car, si nous voulons arrêter la machine infernale du productivisme, ce n’est pas pour revenir en arrière, mais pour continuer à vivre.

Car c’est dans les laboratoires de la Silicon Valley, plutôt que dans les fermes de permaculture, que se fantasment les utopies

Aussi préférons-nous l’action concrète, locale, collective, aux stratégies d’influence partisane, dont l’efficacité se réduit bien souvent au bocal médiatique. Réduire la politique aux élections, attendre qu’un pouvoir providentiel nous apporte une solution-miracle, c’est encore se donner le temps de ne rien faire. On nous somme de choisir un champion qui viendra nous sauver de la mauvaise passe dans laquelle nous sommes depuis quoi ? 2012 ? 2007 ? 1968 ? l’ère anthropocène ? l’invention de l’arquebuse ? Nous ne sauterons pas dans ces cerceaux. Car il n’y a qu’une liberté que le progressisme de nos élites respecte, c’est celle de consommer, c’est-à-dire de choisir entre différentes options dans un cadre pré-établi. C’est ce cadre mortifère, celui du « toujours plus et moins bien », que nous voulons briser. Pour préserver nos conditions d’existence. Pour faire mieux avec moins. Nous n’attendrons pas qu’Alain nous enrichisse ou que Manuel nous protège. Nous tâcherons, ici et maintenant, de nous organiser sans eux.

Non pas que les élus soient inutiles. Mais parce que la démocratie se dégrade en oligarchie quand les citoyens délèguent à des instances surplombantes non plus seulement une part, mais la totalité de leur responsabilité politique. Transférer à d’autres notre souveraineté sous prétexte que nous ne savons pas faire par nous-mêmes, n’est-ce pas déjà une forme de « servitude volontaire » ? Il est temps d’arrêter ce processus de dépossession qui, de notre corps à notre civilisation, de notre travail à notre alimentation, confisque nos libertés concrètes au profit d’une chimérique autonomie morale. Il est temps d’arrêter les progrès de la machine et du marché sur nos vies. Il est temps de choisir un avenir qui nous ressemble.

Limite

 

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