Le poète est mort, vive la poésie ! Souvent, mon ami Ambroise m’a parlé de son amour du poète Philippe Jaccottet. Il avait eu la chance de l’avoir rencontré dans sa maison de Grignan. Il m’a d’ailleurs offert pour cadeau de mariage l’édition de son œuvre en Pléiade. Qui mieux qu’Ambroise, attentif lecteur et fidèle disciple, pour rendre hommage au maître ? G. B.

Philippe Jaccottet, providence poétique pour notre temps

La modernité s’est vantée d’avoir éteint dans le ciel des étoiles qu’on ne rallumerait plus. Il faut reconnaître pourtant qu’avec les saints et les poètes persiste une lumière inépuisable, exigeante mais offerte à tous et capable de rayonner par les temps les plus troubles. Agé de 95 ans, Philippe Jaccottet est mort ce mercredi 24 février, jour de la Saint Modeste. La coïncidence de sa disparition avec cette fête peut nous sembler fortuite, dérisoire ou simplement risible. Mais elle pourrait aussi nous nous apparaître comme une confirmation de la vertu dont l’auteur de l’Ignorant a fait la matière de sa vie comme de son œuvre poétique : l’humilité. Aussi étranger à la posture grandiloquente de la poésie romantique (le Hugo et le Baudelaire des premiers temps) qu’au cynisme désabusé des surréalistes (Breton, Tzara, etc.), Jaccottet a fait le choix de « la petite voie » poétique. Sa quête discrète mais courageuse, fécondée par la pauvreté volontaire, met à la disposition de notre époque désemparée une forme de providence poétique.

Le sens du labeur

La vie de Jaccottet nous restitue d’abord le sens profond du labeur. Le travail a envahi nos vies, mais il forme le plus souvent une simple contrainte économique, vidée de sens, et non ce patient labour qui nous humanise et trace un sillon chargé d’espérance et de fécondité. Jaccottet a d’abord poussé sa charrue dans l’énorme et lourde glaise de la traduction. Et nourrissant ainsi sa famille, il s’est lui-même chargé de précieuses provisions de rythmes et d’images, destinées à alimenter mystérieusement sa propre poétique : Thomas Mann, Hoëlderlin, Rilke, Léopardi, Homère. Classiques de la littérature grecque, romantique ou contemporaine, ces auteurs ont en commun d’avoir cherché à témoigner avec la même ténacité de la beauté du monde et d’en avoir accordé les infinies nuances avec la vie intérieure. La pratique de la traduction a sans doute aussi fourni à Jaccottet l’expérience d’une haute exigence intellectuelle et spirituelle, celle de restituer fidèlement des voix désormais éteintes et de cultiver l’effacement à travers elles.

« L’effacement soit ma façon de resplendir,

la pauvreté surcharge de fruits notre table,

la mort, prochaine ou vague selon son désir,

soit l’aliment de la lumière inépuisable. »[1]

Eloge de l’humilité

La poésie de Jaccottet offre aussi à notre époque, pétrie d’orgueil technologique, un éloge de l’humilité. Il ne joue pas les prophètes mais se tient distance des emphases poétiques autant que de l’hermétisme dans lequel a pu s’enfermer une partie de la poésie contemporaine. A genoux, avec des mots simples et dont la limpidité est accessible à tous, Jaccottet nous expose sa pauvreté et nous rappelle ainsi la nôtre :

« Ainsi s’applique l’appauvri,

comme un homme à genoux qu’on verrait s’efforcer

contre le vent de rassembler son maigre feu. »[2]

Né à Moudon, dans le canton de Vaud en 1925, Jaccottet s’essaye à l’écriture poétique durant ses années de lycée. Etudiant à l’Université de Lausanne, il fait la connaissance de Gustave Roud, immense poète suisse qui a sans doute fait éclore sa vocation. Installé à Paris en 1946, il devient l’ami de Français Ponge, d’Yves Bonnefoy, de Jacques Dupin, d’André Du Bouchet, de Pierre Leyris. Impressionné par la stature de ceux qui l’entourent, notre poète choisit cependant de s’extraire du milieu parisien en 1953, inquiet de sa liberté intérieure et d’une voix poétique plus juste. Avec sa femme, Anne-Marie-Haesler, artiste peintre, il s’installe à Grignan, petit village de la Drôme provençale, déjà hanté par les mânes de l’épistolière française la plus célèbre, Madame de Sévigné. Son œuvre connaît alors une fécondité singulière dont témoignent les recueils l’Ignorant (1952-1956), puis Airs (1961-1964) et Leçons (1966-1967). L’humilité devient la marque particulière de son écriture poétique.  Il nous en laisse l’héritage, à travers les motifs les plus modestes du monde qui nous entoure, fleurs, fruits, oiseaux, rendus à leur simple existence, sans effet, et délivrés de notre désir de maîtrise :

« Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,

plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne. »[3]

La contemplation du monde créé

Dépassant l’alternative contemporaine de la prédation capitaliste ou du panthéisme écologique qui brouille les frontières des êtres et des choses en les privant de toute transcendance, la poésie de Jaccottet nous apprend à poser sur le monde un regard de contemplation, rempli de gratitude. Arpenteur quotidien de la campagne de Grignan, autant que de l’âme où s’élaborent nos joies et nos peines, Jaccottet a hissé à son point d’incandescence cette ascèse du regard et de l’introspection.

« Je marche

dans un jardin de braises fraîches

sous leur abri de feuilles

un charbon ardent sur la bouche. »[4]

Lointain épigone du Poverello, notre poète a la parole rare. Intimement nourri de Rilke, il pèse ses mots et élabore, à l’abri d’un lyrisme dont il redoute l’orgueil, un cantique des créatures, sobre et bouleversant.

« Parler pourtant est autre chose, quelquefois,

que se couvrir d’un bouclier d’air ou de paille…(…)

cela monte en vous comme une sorte de bonheur,

comme s’il le fallait, qu’il fallût dépenser

un excès de vigueur, et rendre largement largement à l’air

l’ivresse d’avoir bu au verre fragile de l’aube. »[5]*

La poésie de Jaccottet est une école du regard. A nos yeux, fatigués d’avoir tout vu, elle restitue cet instinct premier de l’affût qui rend au monde son mystère, sa lumière et sa grâce. Le paysage est tissé de signes qui débordent le langage et requièrent un cœur chaste : l’effraie, la lune d’hiver, les martinets, les raisins et les figues dépassent le mot qui les désigne. A côté des recueils officiels, Jaccottet remplit de ses observations quotidiennes les nombreuses pages de ses carnets, publiés sous les titres de La Semaison (1984) et de La Seconde Semaison (1996), comme pour indiquer qu’il s’agit là du terreau de son œuvre poétique. On y trouve la genèse de l’exercice spirituel dont il nous offre le testament, assorti de sa prudence coutumière :

« Il est vrai qu’à travers les apparences, à travers le cheminement des textes, j’ai eu le sentiment d’aboutir à l’élémentaire; parfois, à une merveilleuse éclaircie. Mais peut-on partir de là? Je vois trop de poètes (ou de peintres) impatients de mettre en avant et au début ce que j’ai cru deviner presque sans le vouloir à la fin, et derrière les choses. »[6]

Au seuil de la Lumière

A notre époque, partagée entre le constat désespéré de la mort de Dieu et la tentation exaltante et creuse du fanatisme, qui disent l’un et l’autre notre crise spirituelle, Philippe Jaccottet répond d’une voix profonde et pieuse qui témoigne malgré elle de l’Amour qui nous précède et nous fonde. Le poète ne peut être rangé dans la case commode et somme toute assez snobe de l’agnosticisme, posture intellectuelle à la mode qui habille du prestige du doute le confort de l’incroyance et la suspension du jugement. Sa quête est claire et pure, comme la basse continue chez Bach qu’il affectionnait tant. Certes, il n’énonce aucun dogme et reste fidèle à l’inquiétude qui le travaille. Mais le monde qu’il décrit ne peut être réduit à sa dimension matérielle, il porte la trace d’un invisible feu, qu’il n’est pas usurpé, pour nous chrétiens, d’assimiler à l’amour trinitaire :

« Toute couleur, toute vie

naît d’où le regard s’arrête

Ce monde n’est que la crête

d’un invisible incendie. »[7]

Mais son écriture va plus loin encore. Chargée du poids de la faute originelle et de ses conséquences (la mort, le travail harassant, le remords, les fragilités de l’existence), la poésie de Jaccottet, pétrie de l’univers chrétien dans lequel il s’est formé, s’ouvre au mystère de la Rédemption. Si l’Amour a donné naissance au monde, Il peut bien le relever de sa chute. Péguy et Claudel l’ont chanté avec force et si notre prudent Jaccottet, rempli d’admiration pour l’auteur des Grandes Odes, s’en est abstenu, c’est sans doute par cette noble réserve qui l’a habité jusqu’au bout et l’a tenu au seuil de la Lumière :

« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté

que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »[8]


[1]    « Que la fin nous illumine » dans le recueil l’Ignorant (1952-1956) in Philippe Jaccottet, Poésie, Paris, Gallimard, 1977, p 76.

[2]    « Le travail du poète », ibid, p.65.

[3]    « L’Ignorant », ibid, p. 63.

[4]    « Oiseaux, fleurs et fruits » in Airs, ibid, p.109.

[5]    Philippe Jaccottet, « Leçons » in A la lumière d’hiver, Paris, Gallimard, 1994 (1977:1ère édition), p. 45.

[6]    Philippe Jaccottet, La Semaison, Paris, Gallimard, 1984, p.196.

[7]    « Oiseaux, fleurs et fruits » in Airs, in Philippe Jaccottet, Poésie, Paris, Gallimard, 1977, p.108.

[8]    « L’Ignorant », ibid, p. 63.

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