La décapitation de Samuel Paty replace l’enseignement des religions au cœur des enjeux scolaires. Prisonnière d’une tradition rationaliste, l’école de la république s’est privée de prendre sérieusement en charge les questions métaphysiques. Appelant de ses vœux une « laïcité d’intelligence » (Régis Debray), Ambroise Tournyol du Clos propose de renouveler nos enseignements en y intégrant le dialogue de la foi et de la raison.

De Charybde en Scylla

Depuis plus d’un siècle maintenant, l’école de la République, en France, a mis Dieu à la retraite. La décapitation de Samuel Paty, vendredi 16 octobre, s’est efforcée, dans une liturgie fanatique, destinée à laver le blasphème des caricatures, de le remettre en service. L’école laïque, née hier de l’affrontement entre les anticléricaux et l’Eglise catholique, est aujourd’hui un champ de bataille entre les derniers hussards noirs de la République, autrement dit Charlie, et les islamistes.

Alors que la rivalité restait verbale ou symbolique, quoique réelle, sous la IIIe République, elle conduit aujourd’hui au bain de sang et nous laisse sans voix. Au moins avons-nous encore quelques slogans, surgis du fond des Lumières, et qui forment autant d’incantations illusoires, plus propres à attiser la colère du monde musulman qu’à nous tirer de l’hébétude dans laquelle une confortable sécularisation nous a plongés. L’école républicaine est-elle donc condamnée à cette impasse, où s’opposent fondamentalistes de la Raison et du Sacré ? Ne peut-elle pas, en toute rigueur laïque, proposer un horizon à la fois plus large et plus respectueux de la dimension religieuse de la vie ? N’est-elle pas en mesure de réintégrer la question de Dieu à l’école, avec tact et intelligence ?

Le rationalisme n’est pas la raison : « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison. » Pascal

Depuis les lois Ferry instituant l’école laïque, gratuite et obligatoire entre 1881 et 1883, jusqu’à nos jours, tous les combats de l’école républicaine pour s’émanciper de la question religieuse ont été menés au nom de l’autonomie de la raison. Hérité de Kant et des Lumières, Condorcet en tête, le rationalisme, qui pense désormais la raison comme un absolu, sorti vainqueur de sa lutte séculaire contre la foi, forme la philosophie sous-jacente de l’Education Nationale.

Certes, à la fin du XIXe siècle, « l’arbre laïque », loin d’être uniforme, connaît différentes branches qui vont de l’athéisme dur des anarchistes au déisme d’une bonne partie des socialistes et radicaux, soucieux de réinvestir les valeurs religieuses dans le domaine civique. Tous partagent cependant la même tradition rationaliste, qui durcit leur opposition à l’Eglise.

Directeur de l’enseignement primaire de 1879 à 1896, Ferdinand Buisson, qui fut l’un des principaux acteurs de la mise en œuvre des lois scolaires françaises sous la IIIe République, fait encore aujourd’hui figure de référence incontournable pour les promoteurs de ce modèle scolaire. Cité par le ministre Vincent Peillon en 2013, dans le cadre du projet de la refondation de l’école, il a été à nouveau convoqué par le président de la République, mercredi 21 octobre, dans son discours d’hommage à Samuel Paty : « Pour faire un républicain, écrivait-il, il faut prendre l’être humain si petit et si humble qu’il soit […] et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi, ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un maître, d’un directeur, d’un chef, quel qu’il soit »[1].

Une raison malade

En réalité, ce refus du religieux est une option religieuse, cet exil de la métaphysique relève d’une autre métaphysique. La libre pensée n’est pas si libre qu’elle le prétend. Une raison qui ne reconnaît pas ses limites est une raison malade, amputée d’une partie d’elle-même, privée du retour critique sur ses propres failles. Le rationalisme fait de la raison un empire absolu, capable de tout justifier, et par un étrange retournement, doté d’une aura quasi-religieuse. C’est avec une ferveur mystique, tout droit venue des Lumières, que Jules Ferry appelait la Chambre des députés à accepter la colonisation du Tonkin dans un célèbre discours de 1885. Les totalitarismes nazi et communiste, régimes athées et fondés sur une rationalité devenue folle[2], ont eux aussi déployé, au début du XXe siècle, leur propre sacralité afin de satisfaire leurs ambitions politiques et, somme toute, très matérielles.

Aujourd’hui encore, les apprentis sorciers de la Silicon Valley et des laboratoires de biotechnologie, apparemment affranchis de toute morale, instrumentalisent la science au profit d’une Raison déifiée qui nous promet, entre autres chimères, la vie sans fin, l’homme augmenté. « Les étoiles qui s’éteignent au firmament ont depuis un siècle ou deux une fâcheuse tendance à se rallumer au ras des pâquerettes : nos religions séculières qui ont tourné le dos au Ciel, n’ont-elles pas constitué des cultes dignes de ce nom, avec liturgies, missels et demi-dieux ? » écrivait Régis Debray en 2016[3].

La raison devrait pouvoir s’honorer de penser ses propres limites. A moins de porter un regard superficiel et magique sur la science, nous voyons bien que chaque nouvelle découverte scientifique produit un progrès technique en même temps qu’elle suscite l’aveu de notre inachèvement.

Le fanatisme n’est pas la foi

Comme le rationalisme est une pathologie de la raison, le fanatisme est le symptôme d’une religion malade. Réduisant, dans une optique voltairienne qui ne dit pas son nom, l’histoire du christianisme à ses accès de violence, des croisades aux guerres de religion, en passant par l’Inquisition, l’école de la République ne s’est pas donné les moyens intellectuels de transmettre sérieusement la distinction entre la religion et ses défigurations.

La religion n’est pourtant pensable qu’à partir du discours théologique sur lequel elle se fonde. Loin de pouvoir être réduite à l’ensemble des conditions psychologiques, sociologiques ou encore historiques qui participent à la vie du croyant, la religion est d’abord une foi particulière. Ainsi, par exemple, à propos des Cathares, abordés en classe de Seconde dans l’ancien programme : on pouvait se contenter d’évoquer les conséquences de la croisade contre ceux qu’on appelait les Albigeois et cela produisait sûrement son effet : « En 1244, on brûle les cathares à Montségur ».

Face à la complexité du fait religieux, à l’éventuelle réaction d’élèves récalcitrants, et peut-être aux insuffisances de leur propre formation, les professeurs ont trop souvent été tentés d’esquiver la transmission des questions religieuses, dans leur formulation théologique.

Mais en privant les élèves d’une compréhension théologique du catharisme, négation radicale de l’Incarnation, si essentielle au christianisme, on les empêchait de comprendre l’inquiétude profonde de la chrétienté médiévale fondée sur ce dogme. Face à la complexité du fait religieux, à l’éventuelle réaction d’élèves récalcitrants, et peut-être aux insuffisances de leur propre formation, les professeurs ont trop souvent été tentés d’esquiver la transmission des questions religieuses, dans leur formulation théologique. Une collègue dotée de 25 années de bons et loyaux services m’avouait ainsi, il y a quelques années, en salle des profs, que pour étudier la question du christianisme médiéval, elle préférait s’en tenir à l’histoire des arts (roman, gothique), laissant sur le bord du chemin toute considération « théologico-machin ». Mais n’est-ce pas priver le Moyen Age de sens que de le réduire à un vague moment esthétique de l’histoire humaine ?

La Religion à la trappe au profit du Sujet

Tel autre qui enseigne la philosophie, m’indique que la question de la “Religion”, traitée en fin d’année, passe souvent à la trappe, tandis qu’il est hors de question de ne pas ouvrir le programme par la question du “Sujet”… L’ignorance actuelle en matière de fait religieux construit ainsi une « laïcité d’incompétence » (R. Debray) où l’on se paie le luxe de mépriser ce que l’on ignore profondément. Ce régime d’étanchéité vis-à-vis du religieux – Péguy parlait de la “toile cirée” pour évoquer la fermeture de la modernité au spirituel – peut produire une sorte d’obscurantisme partagé et nourrir, par rejet, le fondamentalisme religieux.

Par une de ces ruses étranges dont l’histoire a le secret, le refus de la théologie, sous-jacent au laïcisme, trouve un écho dans l’Islam salafiste: « La crise que traverse aujourd’hui l’islam sunnite, dont le terrorisme n’est qu’un des aspects les plus visibles, tient très largement au succès de plus en plus large, et rarement conscient, de cette théologie du refus de la théologie, cette théologie qui pense l’inutilité de la théologie. Cette théologie dont Dieu est absent, sauf sous la forme de commandements », analyse le frère Adrien Candiard, dominicain du Caire et auteur d’une étude récente sur le fanatisme[4].

Le dialogue entre la foi et la raison

Personne ne peut se réjouir de l’impasse dans laquelle nous plonge la violente et absurde confrontation entre deux univers qui ne se comprennent pas : la république crispée sur ses sacro-saintes valeurs, l’islamisme débordé par sa logique de terreur cathartique. Tout au moins, peut-on tenter de dégager une troisième voie, que nous avons si peu empruntée à l’école de la République : celle du dialogue entre la foi et la raison[5].

Celui-ci ne consiste plus à opposer deux camps dans des tranchées adverses car, comme les attentats le prouvent, la double allégeance ne nous garantit pas contre la barbarie : le salafiste des réseaux sociaux sait bien être républicain le temps du cours. Ce n’est pas non plus en bricolant un Islam des Lumières qu’on y parviendra : à part quelques philosophes « éclairés », quel musulman conséquent se reconnaîtrait dans cette reconstitution de pacotille, qui plus est contradictoire, autant que le serait un christianisme des Lumières.

Foi, ne crains pas l’examen rationnel

Pour le moment, ce dialogue n’a existé nulle part autant que dans la tradition chrétienne[6]. D’Augustin à Ratzinger, en passant par Albert le Grand ou le cardinal Newman, les théologiens chrétiens n’ont cessé de le cultiver. Au XIIIe s, Thomas d’Aquin pouvait ainsi, sans frémir, ouvrir son immense Somme Théologique en convoquant la théologie au tribunal de la philosophie. La foi n’a rien à craindre de l’examen rationnel de son discours. A l’inverse, une raison qui se priverait d’analyser les questions religieuses serait déraisonnable. La théologie, effort produit par les religions pour rendre compte d’elles-mêmes, si elle était enseignée, servirait à la fois la paix sociale et l’intelligence religieuse.

Libérée d’un rationalisme rétréci, dont la déconstruction permanente est une insulte à la raison, l’école de la République pourrait réintégrer avec profit les questionnements métaphysiques, qui traversent la culture de part en part et servent la raison bien plus sûrement que l’autocensure à laquelle nous nous sommes accoutumés. Jean Jaurès était moins frileux que nous quand, en 1888, il enjoignait les maîtres « à enseigner (aux enfants) le respect et le culte de l’âme, en éveillant en eux le sentiment de l’infini, qui est notre joie. » Espérons que ces mots, prononcés dans toutes nos écoles lundi 2 novembre, et formant comme un écho involontaire mais subtil à la fête de la Toussaint, ne se réduisent pas à un hommage de circonstance, mais qu’ils fixent le cadre d’une nouvelle audace dans nos enseignements.


[1] Discours prononcé par Ferdinand Buisson, protestant, libre-penseur et franc-maçon, au Congrès du Parti radical, en 1903, en pleine crise anticléricale.

[2] Voir par exemple Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014.

[3] Régis Debray, Allons aux faits. Croyances historiques, réalités religieuses, Paris, Gallimard, octobre 2016.

[4] Adrien Candiard, Du fanatisme. Quand la religion est malade, Paris, Cerf, octobre 2020.

[5] Xavier Dufour, Dieu à l’école. Plaidoyer pour un enseignement des religions, Paris, Cerf, 2018.

[6] « Seule sur cette terre, l’Eglise affirme que Dieu Lui-même est tenu par la raison », écrivait Chesterton en 1908. Cité par Rémi Brague, in Sur la religion, Paris, Flammarion, 2018, p 121.

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