Suite des entretiens exclusifs de Limite à l’occasion de la grève générale. Pour l’économiste Pierre-Yves Gomez, il faut lutter pour la création d’emplois pour les seniors, avec des conditions d’activité aménagées à leur situation physique. En ce sens, la grève doit élargir son objet. Pierre-Yves Gomez vient du publier L’esprit malin du capitalisme (DDB).

Soutenez-vous la grève générale qui rassemble plusieurs corps de métiers ( profs, policiers, infirmiers, cheminots, Gilets jaunes) ?

Il y a une atmosphère de grève générale et une réalité de cette grève. L’atmosphère exprime une angoisse et une colère diffuse face au fatalisme économique et à la perte de sens de nos sociétés post-industrielles. Le mythe du progrès salvateur qu’agitent les élites se heurte à la réalité de la vie matérielle de populations qui n’y croient plus soit parce qu’elles se sentent exclues de ses effets, soit parce qu’elles assistent à la dévastation de leur environnement ou de leur mode de vie. Je pense que cette atmosphère de grève parle de cela et c’est pourquoi la grève notamment des transports reste acceptée pour une petite majorité de Français, ceux-là même qui vont en subir les conséquences. Car le chaos qu’elle suscite met en spectacle le chaos social que l’on ressent. Mais la grève générale de plusieurs corps de métiers n’est pas une grève générale … elle a aussi pour objet explicite la défense de régimes spéciaux de retraite ou d’avantages de certains groupes sociaux. J‘aurais éventuellement soutenu une telle grève si elle avait pour revendication l’extension des privilèges de ces corps de métiers à toute la population. Mais, c’est bien de défense d’avantages acquis qu’il s’agit. Je ne suis pas sûr que cela participe du bien commun.

Le principe de grève a-t-il encore une utilité aujourd’hui ? Que peut-on espérer de cette pratique ?

Depuis quelques années, il existe une forme de grève perlée continue ; c’est ce que j’appelle la grève individualiste. Elle se traduit par le désengagement personnel, la démission interne: on continue à travailler mais on fait juste ce qu’il faut. Cela perturbe la production au quotidien et oblige les entreprises à répondre aux revendications individuelles par des incitations individuelles. C’est une forme de revendication et de lutte invisibles parce que nous avons appris à ne tenir compte que des revendications collectives de masse. Or la grève collective, c’est-à-dire l’arrêt total et assumé du travail pour faire pression sur les conditions communes d’activité a toujours son utilité mais elle n’a plus de support social. Une société individualiste produit des rapports au travail et donc aux arrêts de travail qui lui correspondent. Une telle société ne vibre plus au mythe de la grève générale, chère à Georges Sorel, parce que c’est un moyen d’action social qui suppose une solidarité d’intérêts qui n’existe plus – sauf, comme on le voit, pour défendre des acquis, mais par pour revendiquer de nouvelles conditions de travail. Le fatalisme économique a gagné les syndicats : puisqu’il n’y a pas d’autres réalités que d’accepter le « nouveau monde », au moins résistons pour que « l’ancien monde » ne soit pas trop vite dissous. Dans ce contexte, une grève générale est encore possible, mais elle s’exprimera plutôt comme une explosion sociale anarchique, un ras-le-bol émotionnel qui se propagera de manière inattendue, comme en 1968.

Le capitalisme peut-il résister à une grève prolongée ? 

Oui et non, parce qu’il est globalisé. Mais ne gardons pas une nostalgie romantique des formes de luttes du passé qui, je le répète, n’ont plus de substrat social. On peut imaginer d’autres formes de revendications collectives. La grève massive de la consommation par exemple, en inventant un anti Black Friday. Ou bien, on peut revivifier les revendications et donc retrouver un substrat social en revenant à des objets qui concernent tout le monde. Par exemple, puisqu’on nous dit que les retraites ne pourront pas être payées sans un allongement de la durée des carrières, il faut lutter ardemment pour la création d’emplois pour les seniors, avec des conditions d’activité aménagées à leur situation physique ! Or aujourd’hui, les mêmes élites qui affirment qu’il faut travailler plus vieux, sont par ailleurs jeunistes, obnubilées par l’esprit startup, par la frénésie du changement permanent et le « place-aux-jeunes » généralisé. Alors prenons-les au mot ! Il faut travailler plus longtemps ? Combien d’emplois les entreprises ou les services publics se proposent-ils de créer pour les plus de 65 ans et selon quelles conditions de travail ? Ce type de revendications pour le bon sens et la justice sociale pourrait même passer par la grève générale car il concerne tout le monde. Emparons-nous donc de ces questions plutôt que d’en rester à des combats de résistance.

Propos recueillis par Paul Piccarreta

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Paul Piccarreta

Directeur de la revue Limite
Fondateur des éditions de l'Escargot
Paul Piccarreta