En matière de vaccins, la France est double championne du monde: elle détient depuis 2018 le record du nombre de vaccins obligatoires, et le record de l’hostilité, un bon tiers de la population se disant méfiante. Une situation inquiétante, mais pas inédite, tant l’histoire des vaccins a été cahoteuse, au gré des déboires de l’utopie d’une médecine faite par le peuple, et pour le peuple. Bulletin de santé politique.

Nos vaccins ont des ancêtres bien peu cartésiens, remèdes de bonne femme, sortis d’on ne sait trop quelle contrée d’Orient, à une époque où l’on ignorait tout des microbes et du système immunitaire. En 1717, à Constantinople, Lady Mary Wortley Montagu, épouse de l’ambassadeur du Royaume-Uni, écrivait à une amie : « La variole, qui fait tant de ravages chez nous, est ici entièrement inoffensive par l’invention de la greffe (c’est le terme qu’ils emploient). C’est un clan de vieilles femmes qui s’emploie à l’opération. Chaque automne, en septembre, après les chaleurs (…), on se réunit de bouche à oreille. Les matrones apportent un peu de leur meilleure variole et vous demandent quelle veine vous souhaitez ouvrir. (…) Les enfants sont pris de fièvre et restent au lit pendant deux jours, rarement trois. (…) Il n’y a pas d’exemple que quiconque en soit mort, et croyez bien que je suis si convaincue de la sécurité du procédé que je compte l’essayer sur mon cher petit garçon. J’ai assez de patriotisme pour vouloir m’employer à diffuser l’usage de cette utile invention en Angleterre, et je ne manquerais pas d’écrire à ce sujet à quelques-uns de nos médecins, si j’en connaissais aucun ayant assez de vertu pour détruire ainsi une part si considérable de ses revenus pour le bien de l’humanité, mais cette maladie leur est trop profitable pour ne pas attirer leur rancune sur la personne audacieuse qui entreprendrait de l’éliminer. »

Un « succès instantané et foudroyant »

Malgré la confiance de l’aristocrate, l’inoculation de la variole est une pratique assez dangereuse, qui tue environ une fois sur cent (les estimations varient). Mais la variole était alors un fléau si redouté que beaucoup s’y risquèrent. Les travaux d’Edward Jenner, publiés en 1798, inaugurent la vaccination moderne, plus fiable et d’efficacité démontrée expérimentalement. Le médecin anglais parvient à répliquer l’immunité acquise qu’il constate chez des vachères exposées à la vaccine, maladie des bovins, voisine de la variole mais inoffensive. Le fait était connu et utilisé par des traditions locales du monde entier, Asie, Europe, et Amérique, mais c’est Jenner qui le sort du domaine vernaculaire, et en fait un « succès instantané et foudroyant » (1.) adopté dans toute l’Europe.

Les vaccins de la colère

Au Royaume-Uni, le Parlement vote la vaccination obligatoire des bébés dès 1853, et prend peu à peu des sanctions contre les objecteurs. L’obligation vaccinale rencontre très vite une forte opposition, en particulier dans les milieux populaires et ouvriers. A Leicester, haut lieu de la contestation du vaccin, des milliers de procès sont intentés aux récalcitrants, et une soixantaine de personnes sont emprisonnées. Les argumentaires qui circulent sont variés; ceux d’ordre médical ont mal vieilli, mais d’autres relèvent d’une philosophie politique qui interpelle encore. Ainsi, pour le fondateur d’une puissante ligue anti-vaccin, « quand bien même la vaccination serait le plus grand bienfait qui soit, il ne reviendrait pas à l’état de l’im- poser. […] Quand l’état se substitue au peuple pour les devoirs qui lui appartiennent, il retarde et empêche son développement » (2.).

William Cobbett, journaliste et homme politique, sorte de proto-Chesterton, s’ex- prime ainsi : « Je n’aime pas ces recours perpétuels aux actes parlementaires. Il faut bien laisser quelque chose à l’intelligence, à la raison et à la moralité du peuple. Certains dans ce pays, pleins de bonnes intentions, voudraient légiférer et réglementer tous les sentiments du cœur humain, tous les mouvements humains;[…] ils voudraient nous ligoter comme les Liliputiens ligo- tèrent Gulliver. […] Mais je suis confiant que le Par- lement ne votera pas de loi qui retire à l’homme le gouvernement de sa maison, le choix de son médecin, et le soin de la santé de ses enfants. » (3.) Dans plusieurs villes, l’affaire va jusqu’aux émeutes, et l’ampleur des manifestations finit par décider le Parlement à revoir sa copie. En 1898, une nouvelle loi introduit l’objection de conscience à la vaccination. Si le défaut de vaccination par négligence est toujours puni, le refus en conscience n’est plus sanctionnable. Avec ce compromis, le débat s’apaise, et, malgré une opposition marginale persistante, le peuple anglais finit par se rallier à la vaccination, dont l’utilité est d’année en année plus évidente.

Le héros Pasteur

A la même époque, Louis Pasteur devient un héros dont la renommée dépasse les frontières de la France en élaborant un vaccin contre la rage. Un pre- mier don spontané donne une idée au savant : « Mon intention est (…) de fonder à Paris un établissement modèle sans avoir recours à l’état, à l’aide de dons. » L’Académie des Sciences lance pour lui une souscription internationale. Les contributions affluent de tous les pays et de toutes les classes sociales. Le Journal Officiel publie des listes de donateurs – les grandes fortunes de toute l’Europe, le tsar de Russie, l’Empereur du Brésil, et « Monsieur Lahorgne, gendarme, donne 1 fr., Monsieur Pastel, facteur, 0,50 fr… ». Porté par « un extraordinaire élan d’enthousiasme et de générosité qui s’étend à l’étranger » (4.), l’Insti-tut Pasteur ouvre ses portes en 1888, à la fois centre de recherche, hôpital philanthropique, et producteur de vaccins et autres produits de santé. Par la suite, les victoires s’enchaînent contre les maladies infectieuses: diphtérie, peste, typhus, fièvre jaune, tuberculose, faisant de l’Institut Pasteur le parangon du triomphe de la médecine moderne.

La question n’est pas de savoir si l’industriel est honnête ou malhonnête : la question est que son honnêteté ou sa malhonnêteté soit encore démontrable, accessible aux moyens réglementaires et judiciaires limités dont dispose une communauté politique.

Où sont passés les vaccins du peuple?

Les activités de production de l’Institut Pasteur ont changé de main dans les années 60. Elles font aujourd’hui partie du groupe Sanofi, l’une des quatre multinationales qui concentrent désormais la production de vaccins (avec le Britannique GSK, et les Américains Pfizer et Merck). Les grands élans de sou- tien populaire appartiennent au passé, la production de vaccins est maintenant une activité commerciale qui doit rentrer dans ses frais sans états d’âme.

En 2016, Sanofi lance aux Philippines un nouveau vaccin contre la dengue, qui a pris 20 ans et près de deux milliards d’euros à développer. Le groupe pharmaceutique a fait bon usage d’une visite d’État du président Hollande, l’année précédente, pour convaincre le gouvernement philippin de financer une vaste campagne de vaccination des enfants. Le « Dengvaxia » est un vaccin d’efficacité partielle, qui offre environ 60% de protection contre la dengue. Rapidement, il s’avère qu’il a la désagréable propriété de rendre parfois la dengue plus grave sur les personnes vaccinées qui l’attrapent; cela à cause de la capacité du virus de la dengue à utiliser à son profit les anticorps. Des enfants meurent, le peuple philippin est scandalisé: « nous ne sommes pas des cobayes! ». Sanofi produit non seulement le vaccin, mais aussi toutes les informations sur son efficacité et ses risques, comme c’est la pratique normale dans l’industrie pharmaceutique. L’industriel se jure trans- parent et soutient que, tout bien pesé, il est quand même favorable d’être vacciné; une thèse plausible, mais évidemment favorable au chiffre d’affaires. Minés par la corruption, les services sanitaires philippins ne sont pas en mesure d’offrir une expertise indépendante crédible. La défiance se propage, les Philippins se détournent de l’ensemble des vaccins, suspects par association. Les résultats ne se font pas attendre: avec l’effondrement de la couverture vaccinale, des maladies comme les oreillons et la rougeole reprennent du terrain et font des dizaines de morts – la double peine.

La question n’est pas de savoir si l’industriel est honnête ou malhonnête: la question est que son honnêteté ou sa malhonnêteté soit encore démontrable, accessible aux moyens réglementaires et judiciaires limités dont dispose une communauté politique. Cela nécessite une certaine proportion, un rapport de taille et de puissance entre industriels et institutions politiques. Que reste-t-il de la souveraineté des Philippines, face à un Sanofi dont le chiffre d’affaires est huit fois supérieur au budget de l’État? Le pharmacien peut bien être honnête et rigoureux dans son évaluation des risques – que le doute profite à l’accusé. Ce qui est inacceptable, c’est que le peuple philippin n’a pas les moyens de s’en assurer.

Le vaccin appartient au peuple. Il n’y a pas de brevet. Est-ce qu’on brevèterait le soleil?

Jonas Salk

Essentielle base populaire

Le retentissement des accidents sanitaires a un lien très partiel avec leur gravité. Certains génèrent une défiance massive, qui semble exagérée au vu des seuls faits médicaux, d’autres sont digérés sans peine. Ainsi le lancement du vaccin contre la poliomyélite aux États-Unis en 1955 est marqué par une catastrophe sanitaire étonnante: un lot défectueux contient le véritable virus de la polio au lieu de la version inactivée, infectant des dizaines de milliers de personnes. Mais ce drame retarde assez peu la diffusion du vaccin, qui bénéficie d’une profonde base populaire. Il faut dire que c’est une collecte publique, la March of Dimes, qui en a financé et organisé le développement. Son inventeur, Jonas Salk, est à l’époque mieux connu du public que le président Eisenhower (5.). Et pour cause, davantage de personnes ont participé à financer ses travaux et tester le vaccin qu’à élire le président. Jonas Salk déclara fameusement que « le vaccin appartient au peuple. Il n’y a pas de brevet. Est-ce qu’on brevèterait le soleil? ». Le vaccin du peuple peut se permettre d’être dangereux, pas le vaccin d’un géant étranger vénal. La souveraineté donne des ailes: prendre un risque, ce n’est pas subir un risque. Que dirait Jonas Salk, s’il savait que le vaccin de la polio n’est plus commercialisé aux États-Unis que par… Sanofi, encore. Des dizaines de producteurs de vaccins ont disparu entre temps, avalés par le mouvement de concentration industrielle qui a accouché de nos pharmaciens géants. Le vaccin du peuple, vraiment ?

Fièvre jaune… fluo

Le lien est avéré entre sentiment anti-vaccins et mouvements populistes, droite et gauche confondue (6.). La contestation des vaccins, c’est la protestation contre des vaccins qui ne seraient pas, ou plus, les vaccins du peuple, mais ceux d’une élite politique et économique qui invoque l’intérêt général pour mieux servir le sien propre. « Le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins » : la thèse est partagée par 62% de nos concitoyens Gilets Jaunes, et 43 % de l’ensemble de la population (7.). La méfiance envers les vaccins n’est pas le résultat d’un manque d’éducation scientifique ou d’une mauvaise compréhension des statistiques, mais le symptôme d’un rejet des institutions, dans un contexte de crise de la démocratie où le pouvoir du peuple ne serait plus qu’un simulacre. La concentration industrielle apporte de vrais bénéfices de réduction des coûts et de fiabilité des procédés. Mais la limite n’est- elle pas dépassée où tout cela ne vaut plus le pourrissement politique causé par des multinationales devenues des pseudo-états? « La liberté s’arrête là où commence la santé publique », déclarait la ministre Marisol Touraine pour justifier la loi d’obligation vaccinale de 2018, « les vaccins, ça ne se discute pas ». Si la violence est l’arme des faibles, il faut craindre que cette dernière loi autoritaire n’améliore guère la confiance du peuple en la démocratie.

(1.) Pierre Darmon, Vaccins et vaccination avant Jenner, une querelle d’antériorité, Histoire et Société, 1984.

(2.) Cité dans The Politics of Prevention: Anti-vaccinationism and public health in nineteenth century England, D. Porter, R. Porter, Medi- cal History, 1988.

(3.) Idem.

(4.) Pierre Darmon, L’Homme et les microbes, Fayard, 1999

(5.) Why are pharmaceutical companies gradually abandonning vac- cines ? Paul A. Offit, Health Affairs, 2005.

6.) Populist politics and vaccine hesitancy in Western Europe: an analysis of national-level data, J. Kennedy, European Journal of Public Health, 2005.

(7.) Sondage Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, février 2019.

Cet article qui vous est offert a été publié dans le numéro 17 de la revue Limite, en janvier 2020.

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