Dans le numéro 11, Eugénie Le Quéré déconstruit le vélo-cargo dans lequel elle trimballe sa tripotée de bambins. Capitalisme et féminisme, extrait d’un texte décoiffant.

« L’instrument de la libération a des airs de boulet. Pourquoi se traîne- t-elle à douze à l’heure avec marmots et bagages, quand d’autres pédalent légers vers de fringants succès ? Dix fois plus cher à l’achat qu’un vélo premier prix, le triporteur n’est-il pas typique des mirages de la consommation, où un équipement plus performant promet un horizon de liberté qui recule toujours ? On peut soupçonner le triporteur d’être un énième cheval de Troie du patriarcat et du capitalisme ; et celle qui l’enfourche, d’être une victime, ou, peut-être, une traître.

Aux Pays-bas, le débat sur le vélo-cargo familial est assez vif. Les critiques fusent contre le « SUV du vélo », encombrant, arrogant, marqueur de l’embourgeoisement des villes ; contre le « cyclisme ostentatoire » des classes dominantes, drapées dans leur bonne conscience écologique. Contre ces faux-vélos aux batteries pleines de métaux lourds. Contre les femmes libérées, et contre les femmes soumises. La maman-cargo est trop capitaliste à gauche, trop écologiste à droite ; pas assez féminine pour les uns, pas assez féministe pour les autres.

Prolifération des cyclistes

On reconnaît là le paradoxe du féminisme. À vouloir parler au nom des femmes et de leurs supposés intérêts, on risque fort de « présumer, fixer et contraindre ces sujets-mêmes qu’on espère représenter et libérer », et de réitérer les torts des discours traditionnels assignant les femmes à des rôles déterminés. Le projet d’émancipation tourne vite au dogmatisme excluant ses hérétiques. Un discours sur les femmes, quel qu’il soit, si bien intentionné qu’il soit, peut-il éviter d’être un acte de pouvoir qui construit des normes et régule les comportements ?

Taisons-nous donc un peu sur les femmes. A regarder l’adulte qui pédale, on oublie les poussins dans la caisse. Si le triporteur a la moindre signification politique, ce n’est sans doute pas parce qu’il déplace les normes de genre, mais parce qu’il déplace les enfants. Nous ne sommes pas tombés du ciel pour nous saisir avec souveraineté des objets que nous avons conçus ou choisis. Nous sommes façonnés par des pratiques, causées autant que cause de nos outils – parce que nous avons d’abord été des enfants, et ne sommes jamais, peut- être, que des enfants un peu grandis. Ces années passées dans un vélo, à observer la ville et le monde à douze à l’heure, quel avenir cela dessine-t-il, dans le silence et le secret des cœurs d’enfants ? Il est permis d’espérer, à voir leurs figures enchantées, qu’à vélo tout est plus beau. »

Cet article monté sur deux roues est à retrouver dans le dossier cycliste du 21ème numéro de Limite, la première revue d’écologie intégrale. L’essayer, c’est l’adopter !

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