Le mois dernier, pour pointer l’inaction des décideurs politiques sur le climat et les pousser à agir, Greenpeace souhaitait diffuser une publicité qui montrait des événements extrêmes, avec en contrepoint sonore des extraits de discours ambitieux sur l’urgence climatique. La régie qui gère l’affichage de la RATP et de la SNCF a refusé, prétextant son « devoir de neutralité », comme si la question climatique était complexe, incertaine et controversée, donc sensible.

Or, si l’on en croit Socrate, pour discerner dans la complexité, il faut se servir de sa tête ; pour décider dans l’incertitude, il faut avoir du cœur ; et pour agir dans l’adversité, il faut y avoir un intérêt. Dans La République de Platon, il distingue en effet trois principes dans l’âme humaine : le concupiscible, le passionnel, et le rationnel. Parce que nous avons fait passer nos valeurs au second plan derrière nos intérêts, il semblerait que nous manquions aujourd’hui singulièrement des trois qualités qui correspondent à chacune des parties de l’âme, à savoir la tempérance, le courage et la sagesse. Pour paraphraser l’insulte qu’Achille lança en son temps à Agamemnon, nous ne changeons pas le système car nous avons « un corps semblable à une outre de vin, l’œil d’un chien et le cœur d’une biche »[1].

Le corps consomme

Côté corps, non seulement nous sommes devenus des consommateurs incontinents, mais les valeurs marchandes gagnent des sphères de la vie où elles n’avaient jusqu’ici pas leur place (la santé, l’éducation, la sécurité, la justice, la protection de l’environnement …). Comme le souligne à l’envie Jézabel Couppey-Soubeyran[2], l’hypertrophie est particulièrement flagrante dans le monde de la finance : les crédits à la clientèle ne représentent que 25% des 100 000 milliards $ de bilan des banques des pays développés, alors que la finance de l’ombre (celle qui échappe à toute réglementation) frôle les 150 000 milliards $, et la valeur notionnelle des produits dérivés excède les 800 000 milliards $, soit dix fois le PIB mondial. De même tous les produits financiers « verts » (Green bonds, Sustainable Linked Loans, fonds de placement ESG ou ISR…) ne représentent encore qu’une petite partie de leurs catégories respectives. Toutefois, fin décembre, les Etats européens ont trouvé un accord sur une classification des activités économiques dites « vertes », qui pourrait créer un référentiel commun susceptible de favoriser le financement des industries les moins émettrices.

La tête calcule

Côté tête, nos modèles sont déficients, faisant de nous des calculateurs orgueilleux, persuadés que tous les risques sont identifiables et modélisables. Comme le montrent les travaux de Christian Walter[3], les professionnels de la finance ont été façonnés par le principe de continuité qui pose que les choses changent graduellement, et fonde les métriques browniennes, comme la fameuse « copule gaussienne de Li », à qui certains attribuent la crise de 2008[4]. Ce principe a été corrigé en physique et en génétique par la prise en compte progressive des discontinuités, mais pas encore en finance, alors même que la dernière étude de Mc Kinsey[5] montre que la nature fait des sauts, et donc que les effets du changement climatique peuvent devenir non linéaires lorsque des seuils sont franchis, et avoir en conséquence des effets de choc. La Banque des Règlements Internationaux vient juste de reconnaître que les approches traditionnelles de la gestion des risques consistant à extrapoler des données historiques et à se baser sur des hypothèses de distributions normales sont largement inappropriées pour évaluer les risques futurs liés au climat[6].

Et le cœur…

Enfin, côté cœur, nous il semblerait que la peur de prendre des mesures à la hauteur de l’enjeu soit aussi aigüe que … celle du collapse lui-même. Pourtant, dans la Fin du courage, Cynthia Fleury pose que le courage est indissociable de la peur dans la mesure où « il n’y a pas de courage sans peur, sans interrogation sur le sens du risque à prendre, sur le sens de l’action à mener, sur le projet qui sous-tend l’acte courageux ». Le courage est « une vertu humaine qui permet, à différentes échelles, selon là où elle est saisie, de transformer le monde, […] l’inverse de ce que nous suggère le monde très calculateur et très consommateur dans lequel nous sommes plongés ». Il donne en effet le sens de l’action à mener, permet de faire lien avec les autres, et est tourné vers l’avenir. A ce jour, seule la banque centrale hongroise a réduit les exigences de capital sur les actifs favorisant la transition énergétique afin de baisser les taux d’intérêt sur les prêts à la construction et aux rétrofits de logements écoénergétiques.

A l’heure où le coronavirus nous rappelle que le monde est physique, il serait bon que la prise de « conscience de la gravité de la menace sur les équilibres du monde »[7], l’engagement de « changer en profondeur notre organisation collective, le système lui-même »[8], et la promesse que « toutes les décisions publiques seront désormais arbitrées en intégrant leur coût pour le climat »[9] deviennent effectifs à court terme. Le 6 janvier 1942, un mois après Pearl Harbor, lorsque Franklin Roosevelt a annoncé les objectifs du « Victory Program » de production d’armement des Etats-Unis, il a ajouté “que nul ne dise que cela ne peut pas être réalisé”. On connait la suite.


[1] Homère L’Illiade, chant I

[2] Blabla banque : le discours de l’inaction Michalon, 2015

[3] https://epistemofinance.hypotheses.org

[4] Felix Salmon « Recette pour un krach, ou la formule qui crucifia Wall Street »

[5] Climate risk and response : Physical hazards and socioeconomic impacts January 2020

[6] The green swan : Central banking and financial stability  in the age of climate change January 2020

[7] François Hollande à l’ouverture de la 21e COP sur les changements climatiques, le 30 novembre 2015

[8] Emmanuel Macron à la 74ème Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2019

[9] Nicolas Sarkozy à la conclusion du Grenelle de l’environnement, le 25 octobre 2007

Jérôme Courcier
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