Dans sa chronique hebdomadaire, « La Courte Echelle » (#LCE), Gaultier Bès revient sur l’actualité à l’aune de l’écologie intégrale. Tous les mercredi à 8h, 12h45 et 19h20, retrouvez également « La Courte Echelle » sur Radio Espérance.

Marcher pour la vie ?

L’avortement reste l’une des questions les plus difficiles de notre temps. Il n’est qu’à voir les échanges passionnés qu’elle suscite dès qu’on l’aborde.

Dimanche prochain, le 22 janvier, aura justement lieu la 11e Marche pour la vie, manifestation annuelle qui entend réaffirmer la valeur intrinsèque de toute vie humaine, de la conception à la mort naturelle. Est-il bien raisonnable de remettre ce sujet sur la table du débat public ? N’est-ce pas une affaire purement individuelle, un événement intime qui ne regarde que ceux qui le vivent ? Et qui plus est, un droit fondamental qu’on ne saurait remettre en cause ?

« IVG : tous concernés ! » affirment au contraire les organisateurs de cette Marche pour la vie. Je cite leur communiqué de presse : « Chaque enfant à naître nous interpelle collectivement : Avez-vous suffisamment confiance en l’avenir pour m’accueillir ? Etes-vous vraiment présents auprès de ma mère pour affronter avec elle les difficultés que provoque ma venue ? N’en déplaise aux politiques, les Français souffrent de l’IVG et la considèrent comme un mal nécessaire et non comme un droit qu’il conviendrait de célébrer. Nous portons tous, et depuis trop longtemps, le poids de cet échec collectif lié à nos démissions et notre incapacité de garantir à une jeune femme que son enfant ne viendra pas gâcher sa vie… la nôtre.

La Marche pour la Vie veut promouvoir un modèle de société qui ne banalisera plus l’Interruption Volontaire de Grossesse et demande pour cela qu’une vraie politique d’éducation, de prévention et d’assistance soit mise en place pour les futurs parents afin de leur éviter à tout prix l’épreuve de l’avortement.

En prévision des élections présidentielles et législatives, alors que le gouvernement n’a cessé durant cinq ans de promouvoir l’IVG, la Marche pour la Vie invitent tous les Français à rejoindre la manifestation parisienne du 22 Janvier 2017. »

Ainsi, manifester pour une législation plus respectueuse de l’enfant à naître, une législation qui ne laisse pas seuls et désemparés les parents, seule et désemparée la mère, face à une grossesse non-prévue, mais leur donne, lui donne, au moins, la possibilité matérielle de donner naissance à l’enfant conçu, me semble plus que légitime.

De fait, il me semble important d’affirmer que, non, l’avortement n’est pas (qu’)un problème moral, individuel, mais un problème politique, collectif, qui nous engage tous, à différents titres, puisqu’il pose la question de l’entrée, ou non, des êtres humains dans la société – la nôtre, celle qu’il nous revient de rendre plus ou moins fraternelle, plus ou moins hospitalière. Quelle place accorder à l’enfant à naître ? Quels droits reconnaître à l’embryon ? Comment aider les mères en difficulté ? Comment prévenir les grossesses non-voulues ? Comment responsabiliser les pères ? Comment faire pour que le choix qu’on donne aux mères en détresse soit, au moins, un vrai choix et non pas seulement : « Tu es libre de le garder, mais en ce cas tu te débrouilles, tu assumes seule, ou pire, « Tu es libre de le garder, mais je te préviens, je te quitte, ou tu vas gâcher ta vie, perdre ton job, etc. » ?

Ainsi, manifester pour une législation plus respectueuse de l’enfant à naître, une législation qui ne laisse pas seuls et désemparés les parents, seule et désemparée la mère, face à une grossesse non-prévue, mais leur donne, lui donne, au moins, la possibilité matérielle de donner naissance à l’enfant conçu, me semble plus que légitime.

La Condition fœtale

Dans La Condition fœtale (Gallimard, 2004), le sociologue Luc Boltanski s’appuie sur une centaine d’observations recueillies à l’hôpital et quarante entretiens approfondis avec des femmes ayant avorté pour établir « une sociologie de l’engendrement et de l’avortement ».

« La condition fœtale, c’est la condition humaine »

Il conclut ainsi son ouvrage sur cette « pratique universellement répandue » : « La condition fœtale, c’est la condition humaine ». On ne saurait mieux dire combien le sort réservé aux enfants à naître est solidaire du sort réservé à tous les démunis, oubliés, rejetés – à commencer par toutes ces femmes enceintes en souffrance à qui l’avortement apparaît comme la meilleure solution, ou comme la seule. Cependant, la légalisation et la normalisation juridique de l’avortement change la donne : l’autorité politique valide elle-même une discrimination entre les enfants à naître, discrimination fondée sur la présence ou l’absence de projet parental.

De fait, comme le note l’auteur du Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard, 1999), la possibilité légale de l’avortement crée implicitement deux catégories de fœtus : « au fœtus projet – adopté par les parents qui, grâce à la parole, accueillent l’être nouveau en lui donnant un nom – s’oppose le fœtus tumoral, embryon accidentel et qui ne sera pas l’objet d’un projet de vie ». Dès lors, si « ce qui fait un être humain, ce n’est pas le fœtus, inscrit dans le corps, mais son adoption symbolique », « cette adoption suppose la possibilité d’une discrimination entre des embryons que [pourtant, en eux-mêmes,] rien ne distingue ». Bien sûr, cette discrimination entre les fœtus accueillis, dont l’existence est annoncée publiquement, voire célébrée, et les fœtus rejetés, dont l’existence est niée, reléguée au rang de déchets opératoires, n’est pas officiel, mais officieuse. L’Etat se décharge de sa responsabilité légale en chargeant les individus : « cela ne nous regarde pas, c’est un choix individuel, c’est le droit des femmes, c’est la liberté des couples », etc.

Vers un « eugénisme libéral » ?

C’est la différence entre une politique eugéniste assumée, qui sélectionne avant la naissance les individus selon tel ou tel critère établi légalement, et une politique eugéniste inassumée qui, en laissant en dernier ressort le choix aux individus, autorise, mais sans contraindre, l’élimination de certaines existences. Evidemment, en l’occurrence, il ne s’agit pas pour les personnes qui recourent à l’avortement d’améliorer l’espèce humaine, mais d’interrompre une grossesse non-désirée. Reste que, entre des embryons ayant la même capacité de vivre, on trie, on sélectionne : si tous ont été conçus, certains naîtront, d’autres pas.

Cela correspond à ce que le philosophe allemand Jürgen Habermas appelle, à propos des modifications génétiques, l’« eugénisme libéral » : l’Etat n’impose rien, il ne met pas lui-même en place de politique d’éradication de telle ou telle population, mais il laisse les individus libres de choisir de poursuivre ou non une grossesse.

Cela correspond à ce que le philosophe allemand Jürgen Habermas appelle, à propos des modifications génétiques, l’« eugénisme libéral » : l’Etat n’impose rien, il ne met pas lui-même en place de politique d’éradication de telle ou telle population, mais il laisse les individus libres de choisir de poursuivre ou non une grossesse (cf. Jürgen Habermas, L’avenir de la nature humaine, Vers un eugénisme libéral ?, Gallimard, 2002). L’exemple le plus frappant de cet eugénisme contemporain étant l’élimination de 96% des enfants dépistés trisomiques, dispositif eugéniste que le docteur Laurent Alexandre rattache d’ailleurs directement à la logique transhumaniste.

Sachant que tous les parents se voient systématiquement proposer le dépistage de la trisomie 21 (nous avons dû, pour notre part, réaffirmer par deux fois, notre refus de ce dépistage), on peut se demander si, dans cette situation, l’Etat est vraiment neutre, et si le dispositif de dépistage n’oriente pas déjà, en lui-même, par sa seule existence, vers le recours à l’IVG (ou à l’IMG), recours normalisé parce que proposé explicitement par l’institution médicale. De nombreux témoignages semblent le confirmer. Il suffit de penser à l’expérience ordinaire, personnellement vécue, de patienter avec sa femme, avant un examen de grossesse, dans une salle d’hôpital dont les murs sont couverts d’affiches sur l’avortement (« L’IVG, pourquoi pas ? »…), pour saisir combien services obstétriques et services abortifs sont confondus, amalgamant ainsi ce qui relève du soin et ce qui relève de l’élimination d’une petite vie. C’est ainsi qu’on peut voir assises côte à côte une femme venue pour préparer son accouchement et une femme venue pour subir un avortement. On imagine combien pour l’une et l’autre cette proximité doit être douloureuse.

Neutre l’État ?

Si elle n’est pas officielle, cette discrimination entre fœtus accueilli et fœtus rejeté n’en est pas moins réelle, et hautement problématique d’un point de vue politique, puisque si la dignité d’un être humain dépend du regard que je porte sur lui, alors on ne voit pas bien ce qui pourrait empêcher qu’on s’estime en droit d’interrompre, c’est-à-dire d’éliminer, tel ou tel autre type d’existence préjugée indésirable. D’autant que l’Etat, à travers des organismes subventionnés comme le Planning familial, ne se prive pas d’orienter les choix des individus, sans proposer clairement de véritables alternatives à l’avortement. Et pour cause : à court terme, il est certain que faire avorter une femme coûte moins cher aux finances publiques que de l’aider à donner naissance et à élever son enfant en développant des structures d’accueil pour les femmes en détresse. De même, alors même que la natalité française est en baisse, les discours publics dénotent une étonnante obsession : de Roselyne Bachelot dans le gouvernement Fillon à Marisol Touraine aujourd’hui, la priorité ne semble pas de réduire, par des mesures positives, le nombre impressionnant d’avortements par an (environ 200 000, soit une grossesse sur quatre), mais de faciliter l’accès à l’IVG, quitte à poursuivre tout discours alternatif (de la suppression du délai de réflexion à la délirante affaire du « délit d’entrave numérique ») et à le présenter comme un acte médical ordinaire (en minimisant, voire en niant, au passage, le phénomène, pourtant de mieux en mieux documenté, des syndromes post-abortifs).

A cet égard, on mesure le manque de neutralité de l’Etat sur cette douloureuse question se mesure à la vitesse des évolutions législatives. L’avortement est en effet passé, en à peine quarante ans, du statut de dérogation au principe du respect de la vie, et même de « drame », à celui de « droit fondamental », quand bien même Simone Veil affirmait, à la tribune de l’Assemblée nationale le 26 novembre 1974 que « si [la loi] n’interdit plus, elle ne crée aucun droit à l’avortement ». Aux yeux de la loi, l’exception est devenue une règle.

Ecologie : le choix de la vie

Quelle société voulons-nous ? Une société où la grossesse soit toujours une menace, voire une maladie, ou une société où elle puisse être une chance, synonyme d’avenir ? L’écologie, on ne le rappellera jamais assez, se définit comme « la science des conditions d’existence ». De quelles conditions d’existence bénéficieront les enfants à naître de demain ? Dans quel écosystème seront-ils conçus ? Subiront-ils, dès le ventre maternel, les pollutions industrielles, la précarité sociale, le stress et la malbouffe ? Subiront-ils, avant même de pouvoir naître, la violence d’un système économique fondé sur l’exclusion des inaptes ? Subiront-ils, avant même d’avoir la parole, les effets d’une idéologie où l’on ne pense les droits de la femme qu’en opposition à ceux de l’enfant, quand il faudrait, au contraire, tout faire pour les concilier ?

L’écologie authentique ne choisit pas la liberté des femmes au détriment de la dignité des enfants à naître, pas plus qu’elle ne bafoue le droit des femmes à disposer de leur corps au profit du propre corps de l’embryon ou du fœtus. Elle s’efforce de le conjuguer au mieux, pour que ce soit, non pas le choix du plus fort qui l’emporte, ni même celui du plus petit, mais celui de la vie, tout simplement. Pour que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres.

Si nous voulons vivre dans une société vraiment écologique, à nous, individuellement et collectivement, de mettre en œuvre un écosystème politique et social solidaire, d’où nul ne soit exclu, pas plus les mères en détresse que les enfants à naître. Il y aurait beaucoup à faire, à commencer par le domaine de l’éducation sexuelle, qui mériterait d’être repensée pour que la sexualité ne soit plus perçue d’abord comme une activité ludique accompagnée de nombreux risques (MST, grossesse non-désirée, etc.), mais plutôt comme une expression amoureuse d’où peut naître la vie. L’éducation, bien sûr, mais aussi une prévention plus équilibrée, une information plus impartiale, des subventions aux structures d’accueil des femmes enceintes, une revalorisation de la politique familiale, etc. : les chantiers ne manquent pas pour permettre, a minima, un véritable choix, c’est-à-dire un choix qui ne soit orienté ni par des pressions psychologiques, ni par des pressions matérielles.

Une politique écologique ne peut être que du côté de la vie. C’est d’ailleurs sa seule raison d’être. Ainsi devrions-nous adopter des mesures sociales résolument tournées vers l’accueil des enfants à naître et le soutien des mères en détresse. Pour qu’aucune femme ne soit plus, à cause de difficultés matérielles ou des injonctions du conjoint, de la famille ou de l’employeur, contrainte d’avorter l’enfant qu’elle porte, comme c’est bien trop souvent le cas. Pour qu’aucune grossesse ne soit plus synonyme de maladie ou de catastrophe insurmontable. Pour que les pères cessent de se défausser sur leurs conjointes, comme si cette vie à naître ne les regardait pas. Pour que jamais la liberté des uns ne vienne menacer la dignité des autres. Pour qu’on ne puisse plus prétendre que, là non plus, il n’y a pas d’alternative.

Et cela, je le crois, vaut bien la peine qu’on marche.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux