Pourquoi le gouvernement a-t-il lancé le débat sur le « délit d’entrave à l’IVG » ? Politiquement, rien d’autre qu’une grosse ficelle : tenter de remobiliser les rangs de la gauche contre les abominables et obscures  forces du « conservatisme ». Mais foncièrement, l’agenda sociétaliste plutôt que socialiste ne débouche ni plus ni moins qu’au suicide de la gauche.

Le gouvernement de gauche, chez qui les « socialistes » sont majoritaires, a un problème : il n’est pas populaire. Selon le tout dernière baromètre TNS-SOFRES, seuls 13% des sondés font confiance à François Hollande, et 85% ne lui font pas confiance. Manuel Valls fait mieux, avec 26% des sondés en sa faveur, mais il en reste toujours 70% d’opinions hostiles. Comme les méthodes des sondeurs ont montré leurs limites lors de l’élection présidentielle américaine et des deux tours de la primaire de la droite et du centre, les sondages prédisant une déroute magistrale à François Hollande à la présidentielle de 2017 sont à prendre avec des pincettes. Néanmoins, les interrogations existentielles qui dépriment le Parti Socialiste (primaire ou pas primaire ? Hollande doit-il y aller ? Valls doit-il se présenter contre lui ?) étalent à la face du monde sa peur d’un Waterloo électoral.

Catherine Coutelle, rapporteur du texte de loi, a déclaré qu’elle resterait « insensible aux lobbys religieux ». Un grand classique de la politique politicienne en somme : sous le feu des critiques, détourner l’attention (et la tension) en pointant du doigt un ennemi-repoussoir particulièrement vendeur et consensuel, de préférence le plus inoffensif possible.

Qu’à cela ne tienne : pour masquer son énième implosion interne, serrer les rangs et gonfler les muscles, la gauche a eu une idée géniale : débattre à l’Assemblée Nationale d’une loi instaurant le « délit d’entrave numérique à l’IVG » pour sanctionner les sites qui expliquent que l’IVG peut laisser des traces psychologiques et que toutes les femmes ne vivent pas bien l’après-IVG. Ce texte est examiné à l’Assemblée en ce jeudi 1er décembre. Comme la politique française obéit à des mécanismes assez identifiables, que s’est-il passé ? La droite et l’extrême-droite sont montées au créneau. L’Église catholique aussi. Tout cela état prévisible. Qu’a donc fait le gouvernement ? Exactement ce qu’il s’apprête à faire contre la candidature Fillon : tâcher de remobiliser les rangs de gauche contre les vilains catholiques qui veulent ramener la société française cent ans en arrière, et, au son du clairon, dénoncer la religion comme source de tous les maux. Catherine Coutelle, rapporteur du texte de loi, a déclaré qu’elle resterait « insensible aux lobbys religieux ». Un grand classique de la politique politicienne en somme : sous le feu des critiques, détourner l’attention (et la tension) en pointant du doigt un ennemi-repoussoir particulièrement vendeur et consensuel, de préférence le plus inoffensif possible. À partir de quoi, choisis ton camp camarade ! La barricade n’a que deux côtés, quiconque n’est pas avec nous est contre nous. Les antiennes rassises sont bien connues.

Heureusement, la manœuvre n’a pas pris partout. La Quadrature du Net, association de défense des droits et des libertés des citoyens sur Internet, opposante de la première heure à l’état d’urgence et aux lois Cazeneuve sur la surveillance et le renseignement, est montée elle aussi au créneau.  « Nous défendons le droit des femmes à avoir recours à l’IVG et sommes atterrés par la mauvaise foi des arguments des anti-IVG, dit-elle en substance, mais là n’est pas la question. Cette loi est très dangereuse pour la liberté d’expression ». Martelant que la liberté d’expression « n’est pas faite uniquement pour ceux avec qui nous sommes d’accord », la Quadrature explique qu’elle « ne peut que marquer son opposition à l’argumentation juridique employée qui porte atteinte à d’autres droits fondamentaux que sont la liberté d’expression et d’opinion ». Cette prise de position – et cette clairvoyance sur le véritable enjeu de la proposition de loi – lui a bien évidemment aussitôt valu d’être accusée de se ranger aux côtés des réacs et autres homophobes. Caroline Mécary, l’avocate bien connue de la GPA et de la PMA pour tous (entre autres), serait donc, selon ces réactions pavloviennes, une réactionnaire éhontée, puisqu’elle a elle aussi fait connaître son opposition au projet de loi. L’union sacrée dans le « n’importe quoi pourvu que ça hérisse les cathos » semble déjà faire long feu. Si, par hasard, la manœuvre n’avait pas eu pour but de faire réagir la Manif pour tous et assimilés, pourquoi ne pas avoir poursuivi la logique en étendant ce délit à la diffusion d’informations mensongères sur l’agriculture, l’agro-industrie, le climat ou la biodiversité ?

La gauche espère-t-elle sincèrement gagner pouvoir faire jeu égal avec François Fillon avec des manœuvres digne de L’Art de la guerre pour les nuls

Le gouvernement met une certaine énergie à défendre son idée, ce qui est fort logique. On aurait aimé qu’il dépense la même à répondre efficacement au rapport du Secours Catholique sur la pauvreté et la précarité, ce qui aurait fait beaucoup plus pour le pays et pour le bien commun qu’enfourcher à nouveau un cheval de bataille antireligieux. Ou qu’il se consacre réellement à la crise écologique, pour se mettre en cohérence avec le lyrisme dont il a paré son action la COP 21. Qu’il s’occupe un peu plus des plus pauvres et des plus fragiles au lieu de faire les yeux doux au MEDEF en rassurant la gauche à coups d’accès de laïcardisme primaire. Que Myriam El Khomri s’abstienne de tweeter sur la liberté d’expression et les informations faussées.

Tous les observateurs ont souligné que la droite avait choisi son candidat aux élections présidentielles parce qu’il n’a pas peur d’assumer ses convictions. La gauche espère-t-elle sincèrement gagner pouvoir faire jeu égal avec François Fillon avec des manœuvres digne de L’Art de la guerre pour les nuls ? Axel Kahn en a douté sur son blog dès le lendemain de la primaire de droite. « Ces milieux de travailleurs manuels et de petits employés (…) ne supportent pas que les forces de gauche pour lesquelles ils votent ou bien pourraient voter leur servent du sociétal à la place du social, que pour les plus radicaux d’entre eux le concept de révolution des mœurs ait remplacé et remplace celui de révolution de la société qui les aliène », rappelle-t-il. « En mai soixante-huit déjà le divorce était manifeste entre ceux qui revendiquaient de jouir sans entrave et les travailleurs qui poursuivaient avant tout des revendications de salaires, de conditions et de temps de travail. » En somme, si ces milieux, qui n’ont pas voté à la primaire de la droite, ne votent pas PS en avril et mai 2017, ce ne sera pas pour voter Fillon mais pour voter Le Pen. La gauche française maîtrise toujours aussi bien l’art du suicide politique.

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite