Encart Pasolini-1

La piste Pasolini, entretien avec Pierre Adrian

La jeunesse ne sait pas ce qu’elle veut. D’une certain façon, Pierre Adrian, 23 ans, non plus. Pourquoi partir sur les traces d’un écrivain italien aussi célèbre que Pier Paolo Pasolini quand les hommages et interprétations de sa vie et son œuvre se succèdent ses dernières années sans forcément convaincre? Pour le « toucher ». Ressentir ce qui perdure de l’auteur admiré. Et dans les pas du poète de la Réalité, Pierre Adrian découvre qu’il faut éviter l’autoroute des lieux communs pour suivre les lignes courbes d’une existence complexe et agitée. Le récit de ce cheminement parallèle, celui d’un jeune homme du XXIe siècle qui choisit de prendre Pasolini pour maître et de le suivre dans l’ltalie que l’artiste, militant, journaliste, essayiste, poète… a déserté il y a maintenant presque 40 ans, est simple et brillant. Car même si les sentiers détournés qui mènent à l’authenticité et à la joie ont changé, il reste de-ci de-là des traces. C’est de cette traque poétique, politique et humaine que Pierre Adrian, l’auteur de La Piste Pasolini qui paraît demain aux éditions des Équateurs a bien voulu discuter (longuement) avec Camille Dalmas.

Limite : La Piste Pasolini raconte ton séjour en Italie, sur les traces de celui qui tu as choisi de suivre comme un « maître ». Maître, Pasolini l’était de part sa profession, et se considérait même comme un écrivain pédagogue. Ce Pasolini maestro, tel le chef d’atelier du Decameron, semble avoir eu une emprise douce et ferme sur toi qui t’es fait son élève.

Pierre Adrian : Pasolini fait voler en éclat tout rapport hiérarchique conventionnel, et cela m’a permis de ressentir très vite une grande proximité de l’écrivain dans son œuvre. Celle-ci nous fait découvrir un maître qui arrive vraiment à transmettre quelque chose à son élève. Ainsi, Pasolini s’est révélé être pour moi un maître d’écriture qu’inconsciemment je venais à copier. Il est un maître plutôt qu’un intellectuel (ce qu’il était évidemment malgré tout), il est celui qu’on approche et que l’on peut toucher. Et s’il était encore là, nous pourrions sans problème le rencontrer. C’était un homme accessible.

On retrouve ce naturel exceptionnel dans sa façon même de concevoir un film. Pour Mamma Roma, son deuxième long métrage, il choisit de tourner avec une grande actrice italienne de l’époque, Anna Magnani. Cependant, il est un peu déçu par la performance de la star, brillante, explosive, mais trop artificielle pour répondre à son exigence permanente de réalité. Dès lors, il ne tournera plus qu’avec des gens communs, des amateurs auxquels il peut enseigner quelque chose.

L : Pasolini vit avec ses acteurs comme le chef d’atelier du Decameron vit avec ses apprentis, allant jusqu’à dormir au milieu d’eux sur le lieu de son chantier. Il partage tout, à commencer par ses sentiments. Cette proximité sentimentale, on la ressent très fortement dans ta quête, dans l’angoisse de l’identification, mais pas uniquement : suivre Pasolini, c’est aussi apprendre la joie authentique. « Le mécanisme de la joie consiste dans le fait retrouver dans le symbole la preuve concrète de ta présence » disait-il. La présence de l’auteur en Italie aujourd’hui, tu en fais le constat, est toute symbolique, l’homme et son monde ayant irrémédiablement disparu. Ainsi, tu ne racontes pas tant l’histoire de Pasolini mais la joie existentielle de retrouver son œuvre dans ta réalité.

PA : Ce livre commence par un constat déroutant : en Italie, il n’y a plus rien à voir de Pasolini. Ou presque. A Ostie, où on voudrait voir le lieu chargé du souvenir de sa mort, il n’y a plus rien à voir, d’autant plus que la mort de l’auteur est moins politique que ce qu’on a voulu en faire. On peut retrouver une puissance symbolique dans le fait qu’il périsse hors-les-murs comme Saint Paul, l’apôtre dont il voulait tourner la vie, mais pas en rester là. C’est une des erreurs du film de Abel Ferrara [sorti en 2014 avec William Defoe en Pasolini], une autre étant d’avoir osé nommer son film Pasolini, ce qui ne se fait pas. Ce meurtre, s’il peut illustrer la persécution que l’écrivain ressentait violemment pendant toute son existence (cf. son poème Persécution), ne peut faire de Pasolini une icône. C’est par sa vie et non sa mort qu’il doit continuer d’être une icône.

asL’angoisse de Pasolini m’a touché parce qu’elle est le revers d’un « amour désespéré pour la vie ». Il ne peut pas être fondamentalement pessimiste en s’impliquant autant, en écrivant autant… Cette anxiété n’est jamais une dépression mais un appétit de vie qui le pousse à ne pas fuir la dureté de la réalité ; il est dans le monde plutôt que du monde. Le « Ab Joy », chant quotidien du rossignol, c’est cette joie magnifique et simple qu’il propose contre la désespérance. « Je suis pessimiste par intelligence et optimiste par la volonté » disait Gramsci. Cette phrase résume aussi bien les tourments de Pasolini.

L : La réalité lui procure la joie…

PA : C’est un positionnement contre le bonheur tiède, petit-bourgeois, contre l’hédonisme de la société de consommation. Chez Pasolini, il est question de joie, plus que du bonheur. Très tôt, il repère les valeurs factices issues de 68, ce « bonheur » tiédasse : la liberté sexuelle, le progrès social uniformisé…

L : A rebours du modernisme ambiant, il  fait souvent le choix d’un passé heureux (le Bas-Moyen Age triomphant et l’Orient fantasmé). Dans cet univers, on retrouve les principaux thèmes clefs de Pasolini : la critique de la bourgeoisie, l’engagement politique, la vie authentique, le modèle de l’atelier d’artistes…

PA : En effet, mais par un chemin qu’il devait juger trop plaisant ou trop détourné. Cet esprit d’atelier ou d’artisan dont tu parles est au cœur de son mode d’action pendant toute sa vie. Un exemple méconnu : sur le tournage des Contes de Canterbury, il doit tourner une scène au sommet de l’Etna. Il fait très froid et les nombreux figurants, qui jouent le rôle d’âme affrontant le jour du Jugement Dernier, sont nécessairement nues. Ils se plaignent et parlent de quitter le tournage. Pasolini qui n’a pas une lire pour les retenir (et il n’aurait pas hésité à payer de sa poche, c’était quelqu’un de très généreux) est très ennuyé. Il finit par leur dire qu’il ne peut rien faire pour eux, si ce n’est partager leur sort. Et c’est à poil qu’il tourne ce passage !

L : L’anecdote est très significative d’une certaine droiture morale qu’il s’obstinait à défendre.

Revenons à ton voyage, qui commence dans le Frioul maternel. Cet attachement ambigu à la singularité de sa région le pousse à défendre toute sa vie les particularismes contre l’uniformisation sociale. Son premier combat en tant qu’écrivain est celui de la langue. A notre âge, il fonde l’Académie de Langue Frioulane pour défendre la « pureté rustique » de sa langue. N’est-ce pas une belle définition de sa vision politico-esthétique, rejetant les purifications hygiéniques du fascisme et du capitalisme mondialisé ?

PA : On retrouve le principe central de réalité. Il sent que quelque chose dans sa société, la télévision en tête, est en train de miner les cultures populaires. La campagne de son enfance lui rappelle qu’il peut exister une vie indépendante et libre. Évidemment, le problème est important aujourd’hui. Je me rappelle, autour de moi, d’un étudiant toulousain à qui on demandait d’abandonner son accent s’il voulait faire de la télévision. A un autre, on lui conseillait même d’aller consulter un orthophoniste… C’est la destruction des particularismes que dénonçait Pasolini.

Alors qu’il avait une vingtaine d’années, l’Académie de Langue frioulane était déjà le lieu idéal pour envisager la transmission. Tous ses premiers poèmes sont naturellement en frioulan. « Le dialecte devient une langue quand un poète le parle » dit-il quelque part. Et il n’écrira de poésie en Italien qu’avec Les Cendres de Gramsci en 1957 ! C’était donc important pour moi d’aller dans cette région peu touristique d’Italie. On la visite peu quand on évoque Pasolini. Trop peu…

L : Pasolini quitte finalement le Frioul pour Rome et choisit d’habiter la triste réalité d’une société qui se modernise et se détruit encore plus vite qu’à la campagne. Il habite et recherche la réalité qu’il déteste et critique. Est-ce que cela fait de lui un antimoderne ?

PA : Pasolini est très difficile à classer. Il se présente comme marxiste, mais fuit l’orthodoxie communiste.

Il est ouvertement anticlérical mais était fasciné par le Christ, Saint Paul ou le Père de Foucault dont il a eu le projet de tourner la vie. Il est nostalgique des rosaires le soir, de l’heure de l’Angélus (il faut lire les Poésies à Casarsa !), ces petits moments d’un passé traditionnel. Il reproche à l’Église de son temps de se moderniser, de ne pas assumer son rôle d’étendard contre la société de consommation. Il crache sur cette église bourgeoise, affiliée au pouvoir, corrompue par l’argent.

pasoliniPasolini aime ses racines et ses origines : « Je suis une force du passé » écrit-il dans un de ses poèmes que l’on peut écouter dans son court-métrage La Ricotta : « Tout mon amour va à la tradition/Je viens des ruines, des églises, des retables d’autel…» ; mais il combattra toute sa vie le nationalisme.

Dans le même poème, il dit se dit « plus moderne que n’importe quel moderne », comme Baudelaire affirmait qu’il faut être « absolument moderne » ; on peut donc considérer qu’il est antimoderne. Il y a beaucoup de Baudelaire, dans sa façon d’affirmer que c’est son statut de poète qui lui permet de juger la société avec clairvoyance. « Je connais les coupables. Pourquoi ? Parce que je suis écrivain. » Cette confiance dans son intuition est primordiale. Quand il s’oppose à l’avortement, il prend là aussi tout le monde à rebours.

L : Sa position sur la question est originale par ailleurs.

PA : Il dit être contre l’avortement et pour sa législation. Contre Moravia qui considère que Pasolini a une relation trop romantique au fœtus, il affirme être un « fœtus adulte », admettant qu’il y a quelque chose de l’homicide dans la pratique médicale.

L : Pour revenir à sa conception intuitive de la littérature, il défend la nécessité pédagogique d’enseigner la poésie à l’école. Il s’agit de faire naître une « conscience linguistique ».

PA : Sa poésie est toujours engagée. Les mœurs, l’immigration, le travail, tout est cerné poétiquement, et il s’en sert toujours comme une arme.

L : Ton livre a aussi un énorme avantage, c’est qu’il suit naturellement la façon dont le parcours de Pasolini nous offre une cartographie commentée des espaces de la modernité. Il y a la campagne, chargée du lourd fardeau des racines qui se meurent, la ville où disparaît irrémédiablement l’homme, et enfin cet espace indéfini et majeur dans l’œuvre de l’auteur, celui des marges, de la friche, de la banlieue.

PA : Il y intègre en effet ces trois espaces distincts. La campagne de ses racines qu’il apprécie mais sur laquelle il crache aussi, quand il y distingue un monde en décomposition. Et il s’oppose à la ville bourgeoise en prenant le parti de la banlieue, du terrain vague. C’est là qu’il va trouver la saleté, le parler populaire qu’il s’empresse d’apprendre pour ses romans et ses films avec l’aide de son ami Sergio Citti. Ce dernier lui fera rencontrer son frère, Franco, futur premier rôle dans Accattone. C’est dans la banlieue que l’on peut lâcher prise et se perdre : « Qui ne s’est pas perdu ne possède pas ».

Pasolini est celui qui fuit, prend des risques, dépasse les limites. Et la banlieue est son territoire. Il écrit : « Passer le mur d’enceinte de la cité, s’ouvre l’horizon infini et commence la démesure. L’éros en liberté. » On retrouve encore cela aujourd’hui, le non droit, les trafics, le côté rave party que j’explore : là le silence n’existe plus. Le bruit de la ville y est détourné, devenant plus cérébral et plus primitif. Le rapport de Pasolini à la musique est très fort, il rêvait de composer pour pouvoir transmettre ses émotions fortes et brutes, la force populaire d’un chant commun. On est très loin de la bourgeoisie et de ses polices.

L : Un autre passage fort dans ton livre est celui de la tombe de Gramsci, le fondateur du Parti Communiste Italien emprisonné pendant 11 ans par Mussolini et mort à sa sortie de prison. En disciple de Gramsci, il croit dans la pensée communiste mais s’éloigne du socialisme radieux de l’URSS : c’est un marxisme tragique qui apparaît, pensée poétique se nourrissant de ce que l’on pourrait appeler la tragédie de la réalité.

PA : Plus que la tragédie sociale, ce sont les personnages tragiques qui l’intéressent et qui le touchent. La figure christique est centrale sur ce point. Non seulement parce qu’il entretient avec l’homme Jésus un sentiment de fraternité (la présence de sa mère en Marie au pied de la croix dans L’Évangile selon Saint Matthieu en est un symbole fort), mais aussi parce que le Christ est le grand sacrifié à ses yeux, celui qui meurt pour tous sans être compris. Et en cela il retrouve dans le Christ sa propre situation d’homme persécuté par son temps. Il est fasciné par l’inconnu qu’il retrouve dans le sentiment religieux, tout en critiquant la position sociale de l’Église.

L : Sur ce point il a fait des disciples : Sorrentino et Moretti par exemple s’illustrent par cette attitude ambiguë vis-à-vis de l’Église.

PA : Le contexte est important. Ils vivent en Italie, où le poids de l’Église est plus fort que nulle part ailleurs. L’omniprésence des églises et autres bâtiments religieux… La coupole de Vatican est pesante. On est souvent catholique malgré soi. On peut être communiste, scientiste ou athée, et rester catholique. On peut être pro GPA et PMA et aller à la messe tous les dimanches, en croyant, pas seulement par habitude sociale. En France, ça paraît inconcevable.

Le scandale dans tout cela, bien plus que toute autre chose, c’est l’acte de foi. Croire est un acte scandaleux, et Pasolini l’a ressenti. « L’inconnu me dévore » écrit le poète breton Xavier Grall. Je crois que l’inconnu dévorait Pasolini, et que c’est pour cela qu’il n’a jamais écarté de son œuvre la question de Dieu. Pasolini apprécie tout ce qui lui permet de prendre de la distance vis-à-vis de la société de l’argent roi. Il serait intéressant de voir ce qu’il penserait de notre Église contemporaine dont c’est devenu un des principaux combats. L’Église des pauvres contre l’Église des riches.

L : Le rapprochement que tu fais avec Camus dans ton livre est sur ce point très juste.

PA : Ils ont ce même attachement à la mère, et ils laissent tous les deux ouverte la question de Dieu, malgré leur absence de foi. Ils ne ferment aucune porte. Et leurs caractères concordent. Ce sont des écrivains accessibles. J’ai aussi retrouvé chez Pasolini la fraîcheur des récits de Camus : Noces à Tipasa, L’été, La Mort heureuse… Une écriture solaire, sensuelle.

L : L’autre actualité religieuse de laquelle il se réjouirait certainement est celle de Laudato Si. Pasolini est aussi un penseur écologique original : « La disparition des lucioles », publié juste avant sa mort en 1975, s’inquiète de la disparition de cette petite nature fragile et merveilleuse.

05PA : Il fait de l’affaire des lucioles un symbole romantique, enfantin, comme une fée, une bête à bon Dieu. La disparition des lucioles, du fait de l’industrialisation, de l’urbanisation rampante, de la pollution de l’air et de l’eau, ce sont des petites lumières d’un passé récent qui s’éteignent. Il se dit prêt à donner toute la Montedison (une multinationale italienne) pour le retour de ces insectes. C’est la société moderne de la consommation de masse et de la culture stéréotypée, celle des écrans cathodiques qui absorbent ces petites lumières douces.

Bon, les lucioles n’ont pas totalement disparues aujourd’hui : on en croise encore quelques unes de temps en temps. En fait, cet article souligne surtout à quel point, dans ces petites bêtes simples et fragiles, luit encore un peu d’espérance. Il pourrait s’opposer au mouvement futuriste qui voulait tuer le Clair de Lune. Les futuristes, en un certain sens, ont gagné. La lumière de nos villes et celle de nos écrans ont tué le Clair de Lune… Mais Pasolini continue à se battre pour ces petits riens, ces petits insectes, ces petites lunes. Petite bête pauvre qui est aussi la petite bête du pauvre.

L : On est à l’opposé d’une pensée spéciste très présente dans certains milieux écologiques qui s’identifient uniquement à l’animal de taille conséquente, le panda en étant la figure de proue [cf. le logo de la WWF].

PA : Il faut sauver les tigres, les pandas…

L : Il faut sauver Willy !

PA : Exactement ! Pasolini préfère volontairement un petit être de rien du tout, un des exemples les plus faibles qui soient, et le dresse contre une multinationale.

 

La Piste Pasolini, Equateurs, 14 euros. 1er octobre 2015. Sélection des prix Renaudot Essai et Décembre.

Photo du profil de Camille Dalmas
Chef de rédaction Culture et Web de la revue Limite.

Comments: 3

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *