La civilisation libérale entretient avec un certain talent un malentendu conceptuel. Avec « la chute du communisme », déclare-t-elle, nous serions sortis de l’ère « idéologique » pour entrer dans la bienheureuse «  fin de l’histoire ». Moment tant attendu au cours duquel  le « réel » ferait son grand retour. Un « réel » où l’on aurait choisi Maastricht, la finance internationale et la « démocratie par internet » pour bâtir des communautés. Le présupposé des libéraux est toujours le même : est « idéologique » ce qui a l’ambition de libérer l’homme de ses aliénationsAu hasard: le socialisme, le communisme, et l’on pourrait même ajouter le « Judéo-Christianisme ».

Du point de vue libéral, l’idéologie, c’est tout ce qui s’oppose, au nom de principes supérieurs (l’égalité ou la charité, par exemple), à la compétition, à la concurrence, au struggle for life. Que Moïse fende la mer en deux, ce n’était pas d’abord pour répondre à une promesse divine (ça, c’est de l’idéologie), mais bien sûr pour faire de chaque juif un petit pharaon (ça, c’est concret). Ne sont pas idéologiques, par conséquent, les courants de pensées et les comportements qui n’ont pas de telles prétentions salvatrices. La publicité est neutre, l’argent n’a pas d’odeur (surtout s’il est planqué très loin), le PIB est l’air que nous respirons. Les dogmes d’un côté, le pragmatisme de l’autre.

A l’en croire, le libéralisme se paierait aussi le luxe d’avoir les  « faits » de son côté.  Par quel miracle cette idéologie a-t-elle tenu si longtemps ce tour de passe-passe ?  La vérité, c’est que dans une société où tout est disposé pour que le marché puisse dicter ses règles, tout vous semblera arriver « naturellement ». Le turn over ? Naturel. Le travail du dimanche ? Naturel. Ton licenciement ? Naturel, on te dit. Imparable. 

Créer du commun

Cette manipulation habile, les veilleurs de la place de la République l’ont bien devinée. Certains l’ont intégrée dans leur combat depuis longtemps, d’autres la découvrent petit à petit. « On essaie de rameuter large, m’explique Paul, très engagé dans le mouvement Nuit Debout depuis les premiers rassemblements ». A l’origine, cette réunion devant la Bourse, à l’appel du journal Fakir, fin février. « On voulait appeler notre mouvement « Nuit rouge », continue Paul. Mais on s’est demandé : « pourquoi imposer une couleur ? On ne veut rien ordonner, on s’adresse à tous les précaires , quels qu’ils soient ».

Lui revient de Madrid, où il a fait partie de Podemos, avec  des dizaines de milliers d’autres jeunes. Il connait l’odeur de ce qui se joue depuis quelques nuits, ici. Les cantines autogérées, dont il a assuré le montage rapide, l’infirmerie, la librairie, les commissions (animation, logistique, action concrète, assemblée citoyenne d’idées) tout ce qu’il faut pour tenir un siège. « Imposer sa présence sur une place, pacifiquement, c’est montrer que le rapport de force Etat/citoyens n’est pas une fatalité , insiste celui qui se définit comme « anti-mondialiste et décroissant». L’idée a germé, il y aura des rendez-vous réguliers, peut-être chaque semaine, le samedi. «Le but ? Continuer de créer du commun ». 

Pourquoi ça coince ?

Nos ainés le disent, le répètent, et il nous faut l’entendre. Il y a un recul de la contestation politique. A quelques mètres du micro, deux vieilles militantes, Huguette et Monique, tonne sur Yacine, jeune diplômé d’économie sans boulot. Ce dernier est persuadé que « c’est la génération d’en-haut qui nous a foutu dans la merde ». Ses interlocutrices  assurent que « c’est la stratégie des riches de te faire croire cela ». Les militants finissent par s’accorder sur un point :  si la contestation a perdu de sa force, si les révoltes collectives se font plus rares, c’est que « le plaisir d’avoir des objets , télé, ordi, portable, l’emporte sur la révolte ». On a peur, poursuit Yacine, «  peur de perdre ce qu’on a, notre impuissance vient du fait que le système libéral demande à ce que nous ne contestions pas  ». 

La loi travail est le fruit d’une idéologie qui  se dissimule.  Avec elle, on glisse du précepte (les salariés coûtent trop chers) à l’impératif (supprimons le code du travail). A force d’être répété,  le précepte vaut pour constat, et l’on en vient à penser que tout travail, fut-il dégradant, est un luxe.

Aussi ne pouvons-nous qu’encourager et soutenir un tel mouvement : puisse cette démocratie des places nous aider à sortir de notre torpeur et de notre résignation face à un système insoutenable mais habile à se faire passer pour inéluctable. Puisse, surtout, #NuitDebout donner le jour à une ligne politique qui prenne autant en compte la justice sociale que la transition écologique .

Quand la nuit nous éclaire

Frédéric Lordon, que nos amis du Comptoir ont interrogé place de la République jeudi dernier (« La jonction de la jeunesse et du salariat est le pire cauchemar du pouvoir ») a parfaitement résumé la situation :  « On ne remerciera jamais assez la loi El Khomri pour nous avoir redonner le sens de deux choses que nous avions oublié depuis trop longtemps : le sens du commun et le sens de l’affirmation. C’est qu’en donnant à l’arbitraire du capital des latitudes sans précédent, cette loi généralise la violence néolibérale, qui frappe désormais indistinctement  toutes les catégories du salariat, et par là les pousse à redécouvrir ce qu’elles ont de profondément en commun, la condition salariale même, précisément, et ceci par-delà les différences qui les tenaient séparées ». 

La loi travail est le fruit d’une idéologie qui  se dissimule.  Avec elle, on glisse du précepte (les salariés coûtent trop chers) à l’impératif (supprimons le code du travail). A force d’être répété,  le précepte vaut pour constat, et l’on en vient à penser que tout travail, fut-il dégradant, est un luxe.  Bien sûr, nous ne sommes pas tous égaux face au travail, et c’est bien cela qui échappe à la plupart des observateurs. Pour le même job, deux jeunes issus de classes sociales différentes n’auront pas le même rapport à la friteuse ou au fauteuil de caissier. Pour l’un, il s’agira d’un « taf , nikelpour épargner », pour l’autre, « un moyen de payer son loyer et de rembourser son prêt étudiant ». 

Un des piliers de la doctrine sociale de l’Eglise, c’est la destination universelle des biens : cela passe par une option préférentielle pour les pauvres. Autrement dit, le travailleur précaire doit être absolument prioritaire. A nous de mettre en application, urgemment, avec les moyens que nous avons, selon notre condition et là où nous nous trouvons, la protection des plus fragiles. Si nous voulons la justice et la paix, il n’y a pas d’autres alternatives !

Pour aller plus loin :
Voir l’article « Deux jeunesses face au travail, »( Monde diplomatique, Avril 2016)
Livre : Jacques Ellul, « Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? ».

Paul Piccarreta

Paul Piccarreta

Directeur de la revue Limite
Journaliste indépendant
Paul Piccarreta