Proche de la revue Limite, à laquelle il a contribué plusieurs fois, Falk van Gaver vient de publier un livre important : Christianisme contre capitalisme ? L’économie Selon Jésus-Christ (Le Cerf, août 2017). Première partie de notre entretien avec l’un des précurseurs de l’« écologie intégrale ».

Votre livre est intitulé Christianisme contre capitalisme ? Le christianisme, on sait à peu près ce que c’est (quoique…). Mais le capitalisme, comment le définir ?

Le dictionnaire définit le capitalisme comme le « statut juridique d’une société humaine caractérisée par la propriété privée des moyens de production et leur mise en œuvre par des travailleurs qui n’en sont pas propriétaires » (Larousse).

Pour faire bref, le capitalisme c’est le régime du capital, le système argent, la socialisation et mondialisation de la chrématistique énoncée et dénoncée par Aristote : l’argent qui fait de l’argent pour faire de l’argent. C’est le renversement d’une économie digne de ce nom : qui répondrait aux besoins humains sans mettre en péril la demeure, l’oikos (éco-nomie = oikos + nomos : la loi de la maison, de la demeure, de la Terre en l’occurrence).

Remplacez «  bourgeoisie  » par « capitalisme  » dans les lignes qui suivent et vous aurez une éloquente définition du capitalisme : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelle distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations. Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays.» (Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, 1847).

Écrit il y a 170 ans ! Il faut relire Marx ! Et les marxistes hétérodoxes ou marxiens contemporains comme les penseurs la Wertkritik ou « critique de la valeur » : Anselm Jappe, Robert Kurz, Moishe Postone…

Votre sous-titre L’économie selon Jésus-Christest paradoxal : n’est-ce pas confondre le spirituel et le temporel? Le message du Christ n’est-il pas d’abord religieux ?

Très loin de moi l’idée de réduire le message de Jésus à une révolution temporelle, politique, économique, sociale ! Jésus vient rappeler et incarner avec force la primauté et la priorité du spirituel ! « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît  !  » Bon, il parle quand même de royaume et il insiste sur la justice, termes totalement politiques et temporels, mais il rappellera ailleurs que son royaume n’est pas de ce monde, et il exhortera ses disciples à être dans le monde sans être du monde. Mais cette primauté du spirituel, cette radicalité spirituelle, cette spiritualité radicale est une remise en cause totale et fondamentale de l’ordre du monde, de son pouvoir, de sa hiérarchie, de sa politique, de son économie, et c’est bien pour ça que Jésus a été tué par une union de toutes les institutions politiques, économiques et religieuses de son époque – pharisiens et sadducéens, scribes, docteurs, prêtres et grands-prêtres, sans oublier Hérode et Pilate, pouvoir galiléen et pouvoir romain… – pour conserver l’état des choses, l’ordre existant : « Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Mais quelques-uns allèrent trouver les pharisiens pour leur raconter ce qu’il avait fait. Les grands prêtres et les pharisiens réunirent donc le Conseil suprême; ils disaient: «Qu’allons-nous faire? Cet homme accomplit un grand nombre de signes. Si nous le laissons faire, tout le monde va croire en lui, et les Romains viendront détruire notre Lieu saint et notre nation.» Alors, l’un d’entre eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit: «Vous n’y comprenez rien; vous ne voyez pas quel est votre intérêt: il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. » (Jean 11 : 45-50)

Il y a donc bien une révolution chrétienne, christique, évangélique, de la société, de l’économie, de la politique, etc., donc une révolution chrétienne politique, économique, sociale… « Je suis venu en ce monde pour une remise en question. » Cette remise en question est toujours d’actualité – je dirais, toujours davantage, hélas  !

«Heureux les pauvres»; «Malheur à vous, les riches!» (Luc, 6, 24)  ; «Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu» (Marc, 10, 25). Le Christ était-il populiste?

Pourquoi populiste  ? Il était plutôt paupériste  ! Ce sont plutôt les pharisiens et sadducéens qui sont populistes, nationalistes et démagogues ! Reprenons notre citation : « Vous n’y comprenez rien; vous ne voyez pas quel est votre intérêt: il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. » (Jean 11 : 50) Si ce n’est pas du populisme, du nationalisme et de la démagogie  ! Le Christ nous dégage de toute idolâtrie – serait-elle celle du « peuple », ou même celle de «  Dieu  ».

Vous dénoncez les dérives spiritualisantes d’un christianisme occidental embourgeoisé. Vous donnez l’exemple de la traduction d’une des demandes du Notre Père  : l’évanescent «Pardonne-nous nos offenses» en lieu et place du beaucoup plus concret «Remets-nous nos dettes». Comment expliquez-vous cet affadissement, et surtout, comment le combattre?

Les familiers du latin liturgique sauront tout de suite de quoi je parle : la Vulgate, plus proche du grec évangélique que notre fade version française, porte : « Et dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. » En bon français : « Et remets-nous nos dettes comme nous remettons nos dettes à nos débiteurs.  » Ce que chacun entend en rite vernaculaire, dans une traduction qui est autant une émasculation qu’une spiritualisation : « Et pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé. » Alors que la nouvelle traduction liturgique de la Bible porte  justement : «Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs.» (Matthieu 6, 12) Tout laisse cependant penser que nous ne réciterons pas ainsi la prière dominicale avant longtemps. Dans cet écart entre l’original christique et la prière liturgique, il y a davantage qu’une simple sensibilité ni même qu’une spiritualité : c’est de toute une anthropologie qu’il s’agit. L’introduction d’une philosophie spiritualiste et spiritualisante, issue entre autres du « cogito ergo sum » de René Descartes, a largement imprégné le christianisme occidental – catholique comme protestant –, depuis largement désincarné et désincorporé, en quelque sorte. Et ce partant, désocialisé et dépolitisé. Si le «Remets-nous nos dettes» comprend et l’acception littérale – et donc politique et sociale – et l’acception spirituelle, le « Pardonne-nous nos offenses » gomme la première dimension – pourtant centrale dans la doctrine sociale de l’Eglise, comme le rappelle son Compendium  avec les préceptes bibliques de l’année sabbatique et de l’année jubilaire. Non seulement, il y a une obligation de remise des dettes, mais une obligation de prêt sans intérêt qui est qualifié par la doctrine sociale de l’Eglise de droit du pauvre.

Vous expliquez que partager notre superflu ne relève pas du « don », c’est-à-dire de la charité, mais du «», c’est-à-dire de la justice. A ce compte-là, il faudrait déjà nous débarrasser de tout notre accessoire avant de commencer à poser des actes vraiment charitables…

Il faut bien prendre conscience que quand je donne de mon superflu, ce n’est pas charité, c’est justice – et le peu que je donne aux pauvres, la petite pièce hebdomadaire au clochard à la sortie de la messe (et je suis bien gentil, hein, parce que j’ai déjà donné à la quête) ou le quart de centaine d’euros mensuel de parrainage d’un enfant cambodgien ne sont pas charité de ma part, mais justice, et encore, bien en-dessous de ce qu’exige la justice.

Ainsi, un riche ne fait en vérité jamais la charité – il peut donner proportionnellement bien plus qu’un autre, mais tant qu’il a trop dans l’absolu, il ne satisfait même pas aux exigences de justice. Repensons à l’obole de la veuve…

Vous consacrez un chapitre à la «théologie de la libération». En quoi cette approche nous manque-t-elle aujourd’hui?

Le premier moment fort de l’expression de cette nouvelle théologie est la conférence des évêques d’Amérique latine de 1968 proclamant : « Nous sommes au seuil d’une époque nouvelle de l’histoire de notre continent, époque clé du désir ardent d’émancipation totale, de la libération de toutes espèces de servitudes. » Un mois plus tôt, Gustavo Gutierrez, aumônier des étudiants péruviens, forgeait l’expression « théologie de la libération », qu’il développera en 1971 dans un livre au titre éponyme, rapidement traduit en une vingtaine de langues. Pour lui, « la théologie de la libération dit aux pauvres que la situation qu’ils vivent actuellement n’est pas voulue par Dieu. » La théologie de la libération se veut être une vraie théologie, une « théologie fondamentale », appuyée sur la révélation et la tradition, tout en gardant une dimension sociale très concrète : « On ne peut être chrétien aujourd’hui sans un engagement de libération », insiste Gutierrez.

Pour le théologien de la libération, il ne s’agit pas moins que de prendre au sérieux l’Evangile annoncé aux pauvres, et non pas « l’évangile qui plaît à la bourgeoisie » selon l’expression de José Comblin, dans le contexte concret qui nous est propre. Voilà pourquoi la théologie de la libération est appelée aussi théologie contextuelle. Et en ce sens toute théologie est contextuelle, car le réalisme de l’incarnation est que l’Église, corps du Christ qui doit toujours revenir au Christ pour l’incarner, s’incarne justement dans un contexte concret et particulier dans lequel il s’agit toujours d’aller en priorité annoncer la Bonne Nouvelle de la libération aux pauvres, aux humbles, aux opprimés, aux crucifiés de notre temps. On reconnaît là cette « option préférentielle pour les pauvres » qui est, avec la notion de « structure de péché »  qui désigne une injustice structurelle, une «violence institutionnalisée», un des apports importants de la théologie de la libération à la doctrine sociale de l’Eglise. On y retrouve de même que l’affirmation, reprise par le pape François, que l’Eglise est avant tout « l’Eglise des pauvres » que les riches peuvent rejoindre pour autant qu’ils se font pauvres avec les pauvres, qu’ils rejoignent les «périphéries existentielles» où se trouve Jésus, pauvre parmi les pauvres, « un Jésus réel au milieu d’opprimés et d’oppresseurs réels ». 

«Tout commence avec la pauvreté matérielle. Le royaume est pour les pauvres parce qu’ils sont matériellement pauvres, et le royaume est pour non-pauvres dans la mesure où ils s’abaissent vers les pauvres, les défendent et se laissent imprégner de l’esprit des pauvres.Cette matérialité réelle de la pauvreté ne peut être remplacée par aucune spiritualité; c’est une condition nécessaire, quoique non suffisante, de la pauvreté évangélique», écrivait ainsi Ignacio Ellacuria, qui fut assassiné comme tant d’autres pour son engagement.

Oscar Romero, archevêque martyr de San Salvador, Mgr Hélder Câmara, évêque brésilien, et maintenant, François, un pape argentin… Le renouveau social, voire anticapitaliste, de l’Église vient-il du Sud?

Certainement  ! Regardez là où les chrétiens sont crucifiés, vraiment, pas médiatiquement comme pleurnichent nos catholiques français soi-disant persécutés, et c’est là que vous trouverez le Christ et son Église  ! Car un mouvement aussi radicalement évangélique ne pouvait que susciter l’ire des puissants. Soutenus par la CIA, régimes militaires et mouvements paramilitaires persécuteront violemment tous ceux qui sont liés de près ou de loin à la théologie de la libération, et même des prélats comme Mgr Oscar Romero, béatifié le 23 mai dernier, assassiné le 24 mars 1980 par un tueur des « escadrons de la mort  » alors qu’il célébrait la messe. Comme lui, d’autres théologiens, des centaines de prêtres et religieuses, des dizaines de milliers de fidèles sud-américains payeront de leur vie leur engagement en faveur des plus pauvres, signant de leur sang les mots de l’Evangile : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés. » (Luc 4, 18)

Qui sont leurs assassins ? Qui sont les tueurs des pauvres et de leurs défenseurs ? Dans tous les cas, ce sont leurs oppresseurs et tous ceux qui ont intérêt à leur oppression, les riches et les puissants, les grands propriétaires, la classe capitaliste et la grande bourgeoisie – y compris de nombreux catholiques clercs ou laïcs épouvantés par l’épouvantail communiste. Comme l’a dit avec humour l’évêque brésilien Helder Camara, proche comme Oscar Romero des théologiens de la libération : « Quand j’aide les pauvres, on dit que je suis un saint. Lorsque je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste ». Alors, saint ou communiste ? Et pourquoi pas les deux  ? Peut-on prétendre être saint sans être partageux ? Jon Sobrino y insiste, dans le monde d’aujourd’hui, la traduction concrète de la «civilisation de l’amour» dans sa dimension socioéconomique «ne peut être autre chose que la «civilisation de la pauvreté», le partage – dans l’austérité – par tous des ressources de la terre et la «civilisationdu travail» mise au-dessus de celle du capital». Loin de la spiritualité «bourgeoise», confortable, abstraite, désincarnée, désengagée et égocentrée qui est trop souvent la marque de fabrique du catholicisme contemporain, il est temps de prendre le message de libération de l’Evangile au sérieux. C’est ce à quoi invite la théologie de la libération.

 «La révolution doit se faire contre la misère et contre la richesse» (Ellul et Charbonneau). Dans cette optique, au fond, l’objectif, n’est-ce pas la pauvreté pour tous?

Du moins la simplicité, la sobriété heureuse, eudémonique, hédonique même, épicurienne, pour tous ! Pas forcément la pauvreté christique qui ne s’impose pas et nécessite la foi…

Votre critique du capitalisme s’articule à une écologie radicale (votre premier livre s’intitulait d’ailleurs  : L’écologie selon Jésus-Christ) et vous vous dites volontiers décroissant. Mais comment, à partir de nos quelques efforts ou luttes personnels, renverser un modèle de production et de consommationsi puissant  ?

Ce n’était pas mon premier livre, loin de là, mais mon septième, paru en 2011, mais dès mon premier livre, Le politique et le sacré, paru en 2005, je développais dans la lignée d’un Jean Bastaire une écologie chrétienne profonde que j’appellerai très vite « écologie intégrale » en 2006-2007.

Ne nous leurrons pas. Il n’y aura aucune révolution par les modes de vie. Même Gandhi a perdu sur ce plan. La révolution personnelle des modes de vie sobres est nécessaire et exemplaire, mais n’est pas suffisante. Une goutte d’eau n’éteint pas l’incendie, ni mille, ni dix mille, n’en déplaise à Rabhi et tous les colibris optimistes. Il faut faire tout ce que l’on peut, certes, mais à un moment il faut prendre les commandes des Canadair, et emprisonner ou abattre les pyromanes – qui ne font pas de cadeaux aux activistes écologistes, qui sont des dizaines et des centaines assassinés année après année, notamment en Amérique latine. Défensive, offensive, il faut faire guerre sur tous les fronts, politique notamment, l’action directe également, et user de tous les moyens, (même légaux  !) d’union de toutes les forces anticapitalistes, écologistes, etc.

 

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux