« L’obsolescence programmée fait partie du code génétique de notre système capitaliste de marché ». Le diagnostic de Serge Latouche est tombé. Dans l’ambiance tamisée du Dorothy à Ménilmontant, l’économiste chantre de la décroissance a expliqué son nouvel ouvrage Bon pour la casse, les déraisons de l’obsolescence programmée.

 

À l’occasion du cycle de conférences « Les valeurs du temps », le Dorothy accueille Serge Latouche autour de la question : « Comment en finir avec l’obsolescence programmée ? » L’économiste et professeur émérite de l’université Paris-Sud n’en est pas à son coup d’essai. Déjà auteur de nombreux ouvrages de référence sur la décroissance il est co-fondateur d’une cousine germaine de Limite, la revue Entropia, et directeur de la collection « Les précurseurs de la décroissance ». C’est son dernier ouvrage, consacré à la culture du déchet qui a encouragé le café-atelier associatif à l’inviter.

 

L’obso-indécence du capitalisme

 

« Dans le système capitaliste, le devoir du citoyen modèle, c’est la consommation » constate l’économiste. Dans la salle, une cinquantaine de jeunes, néophytes ou habitués du lieu, prennent scrupuleusement des notes. Dans le viseur de Serge Latouche : l’inévitable Apple, parangon de l’obsolescence programmée. Pour l’intervenant, le grand fautif est le système lui-même, fondé sur la croissance économique illimitée. L’expert définit l’obsolescence programmée comme l’accélération de la consommation par les industriels pour maximiser le profit. Je casse mon téléphone. Je le jette. J’en rachète un neuf. Cycle infernal.

Muni de l’opuscule de Bernard London sur le sujet, le professeur relate la mise en place de la logique consumériste, en insistant sur le rôle catalyseur de la Révolution industrielle. Héritière du XIXe siècle industriel, l’obsolescence programmée répond à une logique de profit, l’obsolescence n’étant qu’une de ses faces, aux côtés du marketing et du crédit.

La dévalorisation de l’objet, et derrière de l’artisanat n’entraîne-t-elle pas une inévitable dévalorisation du travail de l’homme, et ainsi de l’homme lui-même ?

Installé devant une table de bois artisanale, le pionnier de la décroissance rappelle deux autres formes de l’obsolescence : l’obsolescence technique, lorsqu’un nouvel outil est plus performant que le précédent, le rendant caduque et l’obsolescence symbolique, autrement appelée… la mode. En une heure et demie de conférence, Serge Latouche condamne le capitalisme à l’opprobre à coup de constats : « Nous sommes dans la civilisation du jetable ». Il va même jusqu’à parler d’« obsolescence de l’homme » avec Günther Anders comme appui. La dévalorisation de l’objet, et derrière de l’artisanat n’entraîne-t-elle pas une inévitable dévalorisation du travail de l’homme, et ainsi de l’homme lui-même ? PDG jetable. Homme jetable finalement.

 

La décroissance, « la véritable abondance dans la frugalité »

 

Un bien sombre constat qui éveille dans le jeune public de ce jeudi soir des consciences alarmées. « Gardez-vous espoir de sortir ce système ? » s’inquiète un jeune homme. Si Serge Latouche s’accorde avec Einstein pour dire que deux choses sont infinies, l’univers et la bêtise humaine, il veut toutefois faire le pari. « On y gagne beaucoup plus ! » sourit -il. Il ne laisse d’ailleurs pas son public démuni et donne quelques clefs pour combattre la logique de l’obsolescence programmée, en préconisant d’abord une lutte contre les lobbies industriels. Il s’agit d’enrayer la culture du déchet, par exemple en faisant adopter des mesures qui obligent les industriels à allonger leurs garanties sur leurs produits.

Au lieu de créer des objets remplaçables, ne peut-on pas inventer des objets modifiables ? Des objets dans lesquels, au fur et à mesure du temps, on peut intégrer de nouvelles fonctionnalités ?

Mais elle ne suffit pas. L’économiste, dont le visage marqué par l’âge et le regard profond inspirent la confiance, invite également les auditeurs à « décoloniser l’imaginaire ». Il faut remplacer la civilisation du déchet par une société de la décroissance, un petit mot qu’on aime bien à Limite. Surtout quand il est précédé du mot « mesure », que prône l’intervenant, en rappelant que la matière première est limitée. Au lieu de créer des objets remplaçables, ne peut-on pas inventer des objets modifiables ? Des objets dans lesquels, au fur et à mesure du temps, on peut intégrer de nouvelles fonctionnalités ?

Un nouveau rapport au temps, basé sur une anthropologie humaine mesurée et sur l’amour de l’artisanat. Et le voici, le chantre de la décroissance, qui, s’étant égaré à quelques dédicaces, s’en va, laissant derrière lui des petites graines semées, comme le legs d’une génération à la suivante.

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