« Êtes-vous prêt à explorer votre appartenance ethnique ? » Les résultats sont arrivés par mail, il ne reste à Elias qu’à cliquer pour s’embarquer dans son propre voyage génétique. Véritables phénomènes de mode, les test ADN prolifèrent sur internet depuis une dizaine d’années, offrant aux utilisateurs la possibilité de retracer une part de leur identité. Tendance anodine ou jeu dangereux ?

« Connais-toi toi-même »

Depuis leurs débuts, 26 millions de tests ADN ont été entrepris auprès des quatre firmes concurrentes sur le marché selon la revue américaine MIT Technology Review dans un article paru en février. Le soudain recours au « Connais-toi toi-même » est un franc succès. Pour Elias, la quête d’identité précédait le désir d’entreprendre le test : « Je suis à moitié polonais et à moitié français. J’ai fait beaucoup de généalogie quand j’étais jeune. Côté français, je suis remonté assez loin, jusqu’au dix-septième siècle mais côté polonais, c’était plus difficile. » Sirotant un jus de tomate en terrasse d’un café parisien, le trentenaire raconte : « L’histoire de la Pologne étant marquée par des frontières très mouvantes et de nombreux déplacements de population, je n’avais pas vraiment d’assurance sur l’origine de mes ancêtres ». Le test apparaissait comme une possibilité pour le jeune homme pour retrouver son histoire.

Les données génétiques fournies sont comparées avec celles des autres milliers ou millions d’utilisateurs. A partir de cette banque de données, l’entreprise établit des correspondances entre les différents profils et identifie des régions du monde duquel provient probablement l’ADN examiné. Les résultats d’Elias se sont présentés sous forme de cartographie : les zones desquelles viennent ses ancêtres sont colorées et assorties du pourcentage de cette origine. On y lit : « 62,9% Europe de l’Est, 20% Europe de l’Ouest dont Breton, Irlandais, Écossais et Gallois, 17% Europe du Sud, surtout Ibère » Marie-Jo Thiel, directrice du Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique de l’université de Strasbourg, interrogée dans La Vie, explique cette quête : « Les humains ont besoin de chercher leurs origines, à l’instar de la source de leur vie, au sens physique comme symbolique, pour tenter de mieux se comprendre et donner un sens à leur vie. » Elle ajoute : « Car une direction ne se détermine qu’à partir d’un point de départ ».

La donnée génétique, nouveau capital

Alors qu’ils sont interdits en France à l’exception d’une requête judiciaire ou d’une prescription médicale, il suffit de commander le test ADN d’une entreprise implantée à l’étranger pour contourner la loi. La start-up envoie sous quelques jours un kit, qu’il faut retourner une fois un échantillon de salive prélevé dans la bouche sur un bâtonnet, plongé ensuite dans un tube à essai. Comme Elias, entre 100 000 et 200 000 français se prêteraient au jeu chaque année d’après Guillaume Vogt, généticien, chargé de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Autrefois réservés au domaine de la recherche, ils ont investi la sphère privée et récréative sous les traits de quatre entreprises : 23andMe, AncestryDNA, FamilyTreeDNA, aux Etats-Unis, et MyHeritage en Israël. Certaines d’entre elles proposent des options comme « Santé », afin de déterminer les probabilités pour l’utilisateur d’être porteur d’une maladie grave. Elias a d’abord fait le test auprès de 23andMe, il y a deux ans, avant de réitérer en septembre avec MyHeritage, souhaitant confronter les deux résultats.

« Philosophiquement, politiquement, j’ai tout à fait conscience du risque de collecte de la donnée à des fins transhumanistes et autres mais le désir de savoir d’où je venais a été plus fort que l’impératif de prudence » admet-il. Le prix abordable des tests, passés de 1000 dollars à 100 dollars en l’espace de 10 ans pour 23andMe par exemple, devrait agir comme signal d’alarme pour les consommateurs. Le test de MyHeritage n’a coûté quant à lui qu’une soixantaine d’euros au trentenaire, qui a saisi une de leurs nombreuses promotions. Christian Hervé, Henri-Corto Stoeklé et Guillaume Vogt, chercheurs au Laboratoire d’éthique médicale et de médecine légale, université Paris-Descartes, expliquent dans Le Monde que le coût réel pour chaque analyse d’ADN réalisé est trop élevé pour que les firmes y gagnent en se concentrant sur cette face unique du marché. La donnée ADN est le nouveau pétrole, le nouveau capital. L’article raconte comment, en 2015, 23andMe a signé un contrat de 60 millions de dollars (53.1 millions d’euros) avec Genentech, une société de biotechnologies. Depuis les années 1990, les « biotechs » investissent à perte dans la collecte de données génétiques afin de créer une banque de données, valorisable ensuite auprès du marché pharmaceutique. La vente des données collectées aux « biotechs », qui à leur tour les vendent aux industries pharmaceutique invite à la prudence. Test anodin pour le consommateur, assoiffé de sa propre histoire, les kits ADN, font le bon dos aux entreprises israëlienne et américaines, qui puisent alors dans les données collectées comme l’on puiserait avidement dans une mine d’or.

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