Deux mille cinq cent personnes ont manifesté samedi 16 janvier à Lyon pour s’opposer à la politique de lutte contre le loup du gouvernement sur demande des chasseurs et des éleveurs. Parmi elles, plusieurs personnalités écologiques, dont Fabrice Nicolino, journaliste à Charlie Hebdo. Nous avons fait le point avec lui sur ce dossier brûlant.

 

Fabrice Nicolino, vous êtes un bon connaisseur de la question du loup…

Oui, je m’y intéresse depuis fort longtemps. Je l’ai suivie d’assez près depuis le retour naturel du loup en France par l’Italie. Pour rappel, le loup avait été complètement éradiqué à partir des années 20. Vers 1920-25, il n’en restait plus un seul en France alors qu’on estime qu’il devait y en avoir vingt mille au moment de la Révolution Française. Le loup a été éradiqué par des moyens que, personnellement, je juge barbares : le fusil, qui s’était démocratisé, mais aussi le poison, la strychnine, qui était beaucoup utilisé. On cachait du poison dans les carcasses, on attendait que le loup se serve et meure empoisonné.

Par miracle, le loup est revenu via l’Italie d’où il n’avait jamais disparu. Dans ce pays, il est protégé depuis les années 1970. Il y avait un petit noyau dans les monts Apennins au nord de Rome qui s’est rapproché de la frontière française. Par des phénomènes de dispersion, le loup va conquérir de nombreux espaces. La théorie générale, même s’il existe des contre-exemples, veut qu’une meute ne peut croître éternellement et que, quand la nourriture vient à manquer, les jeunes partent à la conquête d’autres territoires. Par sauts de plusieurs dizaines de kilomètres, des loups ont franchi la frontière, dont ils se moquent éperdument. En 1992, des gardes du parc national du Mercantour, au dessus de Nice, ont aperçu dans leurs jumelles deux grands animaux qu’ils ont d’abord décrits comme des canidés et qui se sont révélés être des loups. Après cela, d’année en année, il y a eu de nouvelles versions de ce qui avait toujours été l’attitude des humains en France vis-à-vis du loup, c’est-à-dire un rejet viscéral, haineux. Ce sentiment s’est accru à mesure que les loups devenaient de plus en plus nombreux. On estime qu’ils seraient deux-cent-quatre-vinSans titregts en France aujourd’hui. Pourtant, pour la première fois, ce chiffre est en baisse. Le loup doit faire face à une nouvelle volonté d’extermination.

 

L’idée de pouvoir viser des loups provoque une sorte d’excitation générale

 

S’agit-il d’une espèce protégée en France ?

Le loup est une espèce protégée par la Convention internationale de Berne et la directive européenne « Habitats », qui s’applique à la France. Dans la réalité, il se heurte à des pressions multiples du monde agricole, des chasseurs, des politiques, qui suivent la chose en croyant y gagner de la popularité. Le gouvernement a pris des arrêtés en juillet 2015 et accordé des dérogations permettant de tuer des animaux qui poseraient, selon lui, des problèmes. Cela a commencé dans le Sud-Est de la France, précisément dans les Alpes-Maritimes. Grâce à ces dérogations, que je qualifie de scélérates, on a tué trente-cinq loups. Normalement, le compteur ne peut plus monter car les arrêtés autorisent un quota de trente-six loups jusqu’à fin juin 2016. Soit on s’arrête maintenant de tuer – mais il y a une telle pression pour aller en sens contraire qu’on ne voit pas très bien comment c’est possible – soit on va aller au-delà du quota autorisé. Il est étonnant qu’on donne aux chasseurs et à ceux qui les suivent des pouvoirs exorbitants comme chasser par moyens de visée nocturne, avec des armes de haute précision. Il y a une sorte d’armada qui s’est constituée et, comme toujours dans ces cas-là, l’idée de pouvoir viser des loups provoque une sorte d’excitation générale. Voilà la situation aujourd’hui. Elle est très tendue, notamment dans l’arc alpin.

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Pourquoi manifestez-vous personnellement en faveur du loup ?

Depuis presque vingt ans que je suis la situation, je suis souvent allé sur le terrain. J’ai beaucoup parlé avec des éleveurs. Je dois tout de suite préciser que je comprends sincèrement leurs inquiétudes. Ce n’est pas de la frime, du mensonge, de la posture : pour un éleveur, c’est extrêmement dur d’arriver sur un élevage et de voir des brebis ensanglantées. On a le droit de ressentir de l’émotion face à un carnage pareil. Mais je crois qu’il y a un droit supérieur qui doit s’exprimer dans ces circonstances-là, le droit de la vie, de ce qu’on appelle depuis une vingtaine d’années : la biodiversité.
La biodiversité est un mot qui permet à des tas de gens de briller du haut des estrades. De droite ou de gauche, tout le monde y va de son couplet sur sa défense. Compte-tenu du niveau de destruction de la biodiversité à la surface de la Terre et du fait que nous sommes dans ce que les biologistes appellent la sixième crise d’extinction des espèces, notre devoir sacré est de stopper cette érosion de la biodiversité. Ce devoir sacré devrait s’imposer à toutes les civilisations et toutes les religions.

Il n’y a donc pas à chipoter : il faut défendre la présence du loup en France. Jusqu’à un certain point bien sûr, toute a une limite, mais ce point est loin d’être atteint. Je ne plaide pas pour que le loup soit partout en France jusqu’à la fin des temps. Je plaide pour une coexistence pacifique entre le loup et l’homme. Derrière cette histoire de biodiversité, il y a une question philosophique essentielle, celle du partage de l’espace sur cette Terre. Les hommes ne supportent plus l’idée d’un partage et veulent avoir l’espace pour eux tout seuls. C’est ce qui explique l’existence de cette crise de la biodiversité. Comprenons aussi bien que, si nous refusons la présence de trois cents loups en France où il existe des millions d’hectares de territoires plus ou moins ensauvagés, nous n’avons pas le droit de demander aux paysans africains d’accepter la présence d’éléphants qui leur posent des problèmes importants, que nous n’avons plus aucun argument pour défendre les lions d’Afrique en voie d’extinction (on pense qu’il en reste moins de vingt mille), nous ne pourrons pas dire aux tribus d’Inde et du Bangladesh qu’il faut défendre les tigres. Nous en sommes même réduits à hurler quand un requin mord un surfeur à La Réunion. Évidemment, quand un surfeur est mordu, c’est très triste, mais le requin est là depuis cent millions d’années dans les eaux de sa planète et le surfeur, au nom de sa volonté d’aller surfer sur les vagues, voudrait qu’on tue tous les requins. C’est délirant. C’est une situation extrêmement redoutable. Voilà pourquoi je manifeste, pour la défense de la biodiversité, la défense du droit des espèces à cohabiter avec nous, l’impératif de préserver des espaces pour toutes les espèces qui ne nous plaisent pas.

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Le requin est là depuis cent millions d’années dans les eaux de sa planète et le surfeur, au nom de sa volonté d’aller surfer sur les vagues, voudrait qu’on tue tous les requins. C’est délirant.

 

Comment peut-on faire respecter ce droit supérieur de la biodiversité ?

Par la discussion. Il faut trouver la place pour un pacte national sur la biodiversité. D’après les derniers sondages qui circulent, beaucoup de Français ne connaissent pas la situation du loup et des éleveurs, et se déclarent malgré tout spontanément en faveur du loup. Il faut prendre la société au mot, la mettre au pied du mur et lui demander ce qu’elle veut faire. Elle pourrait s’engager fermement auprès des éleveurs et trouver des moyens de cohabitation. On pourrait imaginer un face-à-face entre la société et les éleveurs. J’ai conscience que les positions sur le sujet sont extrêmement éloignées mais, en mobilisant des forces, y compris financières, on pourrait sans doute trouver des moyens pour améliorer la coexistence dans les montagnes entre de grands prédateurs comme le loup et les éleveurs. Si ça ne marche pas suffisamment, la société s’honorerait en affirmant que le droit de la vie sur Terre est le droit de défendre ce qui est vivant, ce qui dérange l’activité humaine (jusqu’à un certain point, mais qui n’est pas atteint). Ces droits doivent s’imposer.

J’ajoute que, pour moi, l’arrivée des loups en France est une magnifique nouvelle. Je pense que les loups nous offrent par leur retour inopiné une seconde chance. Après la première cohabitation, pas toujours heureuse, qui a duré des centaines de milliers d’années sur le territoire qu’on appelle aujourd’hui la France, ils nous offrent une seconde chance de nous montrer moins barbares, moins insupportables que nos ancêtres. Nous sommes dans la même situation qu’eux : le loup revient, que fait-on ? Ou on se comporte de la même façon honteuse, scandaleuse, inqualifiable, en sachant que nos ancêtres n’étaient pas conscients de tous les problèmes liés à la biodiversité. Ou on assume de savoir tout cela et on saisit la chance inouïe de pouvoir nous comporter de manière plus humaine et plus tolérante face à tout ce qui n’est pas l’homme. On entre presque dans une dimension anthropologique. Est-ce que l’homme peut changer, s’améliorer, modifier les relations qu’il entretient avec le vivant et la vie sauvage ? Pour l’instant, c’est une énigme, une question sans réponse. Mais il est vital que les défenseurs du loup puissent s’exprimer et défendre l’idée que le loup a sa place chez nous en France.

 

Est-ce une question franco-française ?

Pas du tout. Le phénomène est à l’œuvre dans le monde entier. On voit des civilisations très influencées par le bouddhisme se comporter d’une manière brutale et effarante avec le vivant. Il y a certes des singularités françaises. Dans des pays voisins comme l’Italie, l’Espagne, le Portugal, où le loup a toujours été présent, il n’y a pas ce niveau de haine extraordinaire ou cette volonté d’exterminer et d’en finir à jamais avec la présence de l’animal. Chez nous, ceux qui se mobilisent contre le loup se réfèrent explicitement aux anciens qui ont su, comme ils disent, régler la question. Ils ne veulent pas une réduction du nombre de loups, ils veulent la disparition de l’espèce. En leur donnant raison, on met le doigt dans un engrenage car ils ne seront jamais satisfaits tant qu’il restera un loup en France.

 

Les humains en France sont insupportables et voudraient se retrouver tout seuls avec trois papillons et cinq libellules

 

Le même phénomène est à l’œuvre avec d’autres espèces…

Oui, dans les Pyrénées, des chasseurs extrémistes voudraient pouvoir chasser le vautour, espèce extrêmement protégée, qui a failli disparaître de France et revit grâce à des efforts de passionnés. Ils veulent même faire croire que le vautour s’attaque à des proies vivantes. Or le vautour est conformé biologiquement pour s’attaquer à des proies mortes, il ne va pas brusquement changer sa biologie exprès pour embêter les paysans locaux. Il y a là une mauvaise interprétation de certaines scènes qui ont pu se produire, comme l’attaque par des vautours de vaches en train de vêler et de saigner. Mais l’espèce n’est pas devenue pour autant une espèce qui s’attaque à des proies vivantes.
Le mouvement est devenu général, c’est terrible. On ne veut plus de cormorans car les cormorans font concurrence aux pêcheurs en mangeant trop de poisson dans les étangs et les rivières. On ne veut plus de loups, plus de lynx, plus de vautours, ça n’en finira jamais. Le fondement de cette histoire est que les humains en France sont insupportables et voudraient se retrouver tous seuls avec trois papillons et cinq libellules. Qu’est-ce que ce monde de folie dans lequel ils veulent nous faire rentrer ?

 

Pensez-vous que les gens sont conscients qu’en s’attaquant à la vie sauvage, in fine, ils s’attaquent à la vie humaine ?

Non, pas du tout. Il n’y a aucune conscience de ça. Ce qui est horrible, c’est que depuis que le mot biodiversité est apparu, les politiques et les responsables auraient eu tout le temps de faire de la pédagogie et d’expliquer ce qu’est la biodiversité. Or 80% des gens ne sauraient même pas la définir alors que les liens complexes entre les écosystèmes sont connus. Comme je l’ai déjà dit, c’est une question philosophique voire anthropologique : quel est le monde dans lequel les humains ont envie de vivre dans vingt ou cinquante ans ? On sait jusqu’à quelles extrémités les humains peuvent aller dans l’extermination. Quand les hommes vont finir par se retrouver seuls, s’ils finissent par se retrouver seuls, que va-t-il se passer ? La question mérite d’être posée.
Ils vont se retrouver face à eux-mêmes et on peut craindre le pire. Il n’y a qu’à voir le rôle pacificateur qu’ont tant et tant d’animaux domestiques ou de compagnie. Les chiens et les chats ont, entre autres, un rôle apaisant. Bien sûr, ils ont bien d’autres rôles sur cette Terre, à commencer par le fait de vivre. Mais ils ont pour moi l’image de la paix. Tolérer l’existence de gens qui vous gênent, c’est pacifier l’espèce humaine ; c’est repousser – pas éliminer, car je n’y crois pas – le spectre de l’affrontement et de la guerre, admettre que l’autre existe, qu’il a des droits, qu’il a le droit de vivre et d’avoir un espace à lui. Philosophiquement, c’est aussi se rapprocher d’une situation où on accepte la présence et l’existence du voisin, même si c’est un emmerdeur. Accepter la présence de loups qui, certes, posent des problèmes, c’est se rapprocher d’un état d’humain plus tolérant à tout ce qui n’est pas soi.

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite