Dans sa chronique hebdomadaire, « La Courte Echelle » (#LCE), Gaultier Bès revient sur l’actualité à l’aune de l’écologie intégrale. Tous les mercredi à 8h, 12h45 et 19h20, retrouvez également « La Courte Echelle » sur Radio Espérance.

« A deux ans, un enfant aime croire qu’il est omnipotent et qu’il n’a absolument aucune limite. Cependant, son développement nécessite qu’en plus de pouvoir dire non, il puisse admettre qu’on lui dise non sans appel. […] La technique d’infantilisation de la civilisation industrielle est insidieuse à cause de sa capacité à capter l’enfant de deux ans en nous et à laisser croire qu’il n’existe pas de limites et que nous pouvons avoir tout ce que nous voulons. Le refus de la civilisation industrielle d’accepter des limites n’a pas seulement rendu les humains narcissiques, cupides et possessifs, il les a aussi empêché de développer la maturité suffisante pour s’engager à laisser à leurs enfants un monde sain et sécurisé. » C’est ce qu’écrit Carolyn Baker dans L’effondrement (petit guide de résilience en temps de crise), publié en 2015 par Ecosociété.

C’est exactement la brèche par laquelle la rhétorique posthumaniste s’engouffre dans nos esprits. Le progrès consumériste promet la lune aux grands enfants que nous sommes, des fraises en hiver et Noël toute l’année. Mais, à l’instar des politiciens qui n’hésitent jamais à s’en draper, il promet plus qu’il ne tient.

« Rien n’est impossible à Dieu », dit à Marie l’ange Gabriel dans l’évangile selon saint Luc lorsqu’il lui annonce non seulement que sa cousine Élisabeth a conçu un fils dans sa vieillesse, mais qu’elle-même en concevra un, et pas n’importe lequel, dans la jeunesse de sa virginité.

« Rien n’est impossible à la technique », répond notre époque en mal de surnaturel, surnaturel qu’elle confond, dans sa hâte, avec le spectaculaire et l’inédit. Et c’est ainsi qu’on singe le Créateur en donnant naissance à des enfants en laboratoire, non par une grâce surnaturelle toute-puissante, mais par une machinerie technoscientifique lourde, coûteuse et éprouvante, qui manipule sans les dépasser les lois de la nature.

Voici ce qu’annoncent dans leurs déclarations fracassantes les apôtres du transhumanisme et autres thuriféraires d’une humanité soi-disant augmentée par des gadgets et des implants. No limit ! Tout ce qui est imaginable deviendra possible, les poules auront des dents et les humains des cerveaux siliconés ! Tous vos rêves d’enfants seront exaucés par la sainte technologie : vous resterez éternellement jeunes et beaux, vous vivrez mille ans et tant et plus, vous vous téléporterez en appuyant sur un bouton, vous vivrez dans les étoiles, vous ne connaîtrez plus ni la faim ni le froid, ni la souffrance ni le doute, ni l’effort ni l’ennui ! Plus d’école, un téléchargement ! Plus d’épinards, des pastilles hyperconcentrés ! Plus d’interminable dimanche chez mamie Roberte, des bulles interconnectées ! Tout deviendra lisse comme l’écran de vos tablettes, fluide comme la 15G qui ne manquera pas, à l’instar du rasoir 16 lames, d’être commercialisée !

Nous courrons peut-être tous un jour le cent mètres en moins de 8 secondes, mais pour aller où ?

A la réalité parfois amère de la désillusion – tout ne m’est pas possible – nos petits marquis transhumanistes essaient de substituer le songe enchanté d’une omnipotence technologique – ce n’est qu’une question de temps, ensemble, tout deviendra possible. Si le technicisme nous vend une éternelle jeunesse, ce n’est pas seulement par peur de la mort ou volonté de puissance, mais par puérilité. Ce faisant, l’insistance sur l’idée de croissance infinie masque mal l’abîme du sens.

Nous courrons peut-être tous un jour le cent mètres en moins de 8 secondes, mais pour aller où ? Nous vivrons peut-être beaucoup plus longtemps, mais pour quoi faire ? Nous ferons peut-être des enfants parfaits, mais pour leur transmettre quoi ? Nous serons peut-être capables de réciter l’intégralité des Mémoires de Saint-Simon, mais en saisirons-nous encore la délicate ironie et la mélancolie farouche ?

Le technicisme est un infantilisme : il flatte nos désirs juvéniles pour mieux nous aliéner à sa logique artificielle. Il prolonge et renouvelle l’utopie soixante-huitarde : il n’est plus seulement interdit d’interdire, il devient interdit de grandir, c’est-à-dire de dépasser le stade du fantasme illimité (« tout est possible », « j’fais que c’que j’veux ! ») pour acquérir la conscience de notre finitude.

Au fond, peut-être, les tenants du transhumanisme sont-ils des Peter Pan qui s’ignorent. Hypothèse à creuser – après tout, le capitaine Crochet est-il autre chose qu’un cyborg ?

Sur cette question, on pourra notamment lire avec profit deux petits essais récents : La La Tentation de l’homme-Dieu de Bertrand Vergely (Le Passeur éditeur, mai 2015) ; Le Transhumanisme est un intégrisme de Mathieu Terence (Le Cerf, octobre 2016).

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux