On peut rendre hommage aux bonnes intentions de ce qui se nomme Intelligent Design ou « Dessein intelligent ». Selon cette théorie, « certaines observations de l’univers et du monde du vivant sont mieux expliquées par une cause intelligente que par des processus non dirigés tels que la sélection naturelle ». Qu’on admire le dessin de l’ophrys bourdon, le pétale-pédale de la sauge ou simplement la photosynthèse, qui change la lumière en sucre, et cela paraîtindiscutable : il y a de l’intelligence dans la plante, même si ce n’est pas l’intelligence de la plante, et, dès lors, il est presque imparable de dire que tout cela provient d’une intelligence transcendante…

Je dis « presque », parce que cette théorie pose un énorme problème, non seulement scientifique, mais surtout philosophique et théologique. À vrai dire, à peine a-t-elle réussi à remonter vers un Dieu-ingénieur, que ce qui arrive, ce n’est pas une célébration de Dieu, mais une apothéose de l’ingénieur, une affirmation de l’ingénierie comme modèle de l’action divine. L’essentiel ne serait pas dû au hasard, mais à un design, un plan, un programme. Dès lors, la preuve de l’existence du Très-Haut se change en exaltation des standards de la technoscience, et ne fait que confirmer l’idéologie dominante, lui octroyant même ses lettres de créance céleste.

Et si, au bout du compte, un certain darwinisme revisité nous proposait une vision plus digne d’une opération divine que celle, trop ingénieuse, trop humaine, de l’Intelligent Design ? Bien sûr, il faut critiquer la sélection naturelle en tant qu’elle est elle-même issue du modèle libéral malthusien : concurrence des individus, survie du plus fit, fonctionnalisme tourné vers l’auto-conservation, obéissant par là à une « ontologie bourgeoise », selon le mot de Robert Spaemann.

Il faut aussi admettre que si la matière a pu atteindre le degré élevé d’organisation que l’on rencontre par exemple en vous, cher lecteur, c’est qu’elle n’est pas entièrement indéterminée, mais possède une aptitude originelle à des formes complexes, jusqu’à la forme humaine – elle est même, dès le départ, en puissance à l’homme et la femme, comme dirait un disciple d’Aristote, ce qui exige forcément une certaine ordination première. Cependant, pour l’apparition des formes variées de la nature, je suis d’avis de faire la part belle au hasard, et même de radicaliser l’idée d’une évolution qui se serait accomplie par hasard et par catastrophe.

Dieu est créateur d’un certain ordre, cela va de soi, mais ce n’est pas à la manière d’un mécanicien ni d’un cybernéticien. Cet ordre est le fondement d’une aventure. Il est ouvert au vent de l’imprévu. Par dessus tout, le Créateur est le seul – et c’est bien cela qui le distingue infiniment de l’ingénieur et de toute intelligence créée – à pouvoir agir à travers le hasard, car ce qui est hasard au plan du monde est encore sous le gouvernement de sa providence. Nous en avons tous fait l’expérience : le plus décisif de notre vie, à commencer par notre naissance, est le fruit de rencontres. Tel est le savoir de l’amour : j’ai rencontré ma femme par hasard, et ce hasard coïncide, après coup, avec la nécessité la plus énigmatique. Le mystère du Salut lui-même ne procède pas d’une déduction à partir de principes. Il advient parl’événement de l’Incarnation. Pourquoi donc l’évolution du vivant ne répondrait-elle pas à la même structure ? Pourquoi ne se ferait-elle pas à l’aventure, selon un ordre qui se déploie à travers l’événement et la rencontre ?

Elle ne s’est d’ailleurs pas réalisée de manière linéaire. C’est un drame, plein de bruit et de fureur. Les premières étoiles explosent, et voilà que cette destruction permet la formation du carbone et des métaux nécessaires à la vie. Pour ce qui est des vivants eux-mêmes, ils subissent des phases d’extinction de masse, à la fin de l’Ordovicien, du Dévonien, de Permien, du Trias et du Crétacé. Se manifeste ici un mouvement qui ressemble à celui de la mort et de la résurrection, comme si le mystère pascal apparaissait en filigrane dans le développement de la vie…

Quoi qu’il en soit, il est plus digne de Celui qui transcende le monde d’agir à travers ses contingences les plus catastrophiques. Si bien que c’est là où les sciences physiques ne peuvent plus voir sa main, mais seulement un pur hasard, qu’elle est spécialement agissante.     

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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