« Génération Zemmour », « Génération Dieudonné », « Génération Michéa » : telles sont les trois facettes des nouvelles radicalités qui séduisent une partie de la jeunesse. Dans Les Nouveaux enfants du SiècleAlexandre Devecchio mène l’enquête au sein d’une génération plus que jamais fracturée. Responsable du Figaro Vox, Alexandre Devecchio a par ailleurs co-fondé le Comité Orwell. A ce titre, il co-signe l’ouvrage collectif Bienvenue dans le pire des mondes, qui vient de paraître aux éditions Plon.

Retrouvez la première partie de l’interview ici.

Angle mord de votre revue, la gauche. Elle est totalement absente. Quid de Nuit debout par exemple ?

Je consacre un chapitre à ce mouvement dans mon livre. Nuit debout a été perçu par les médias comme le sursaut de la jeunesse de gauche. La vérité est que le grand soir annoncé s’est transformé en un moribond crépuscule. Trois mois seulement après ses débuts tonitruants, Nuit debout est repartie se coucher, sans doute pour s’abandonner à un sommeil éternel. La comparaison avec mai 68 ne tient pas. Comme l’a rappelé le grand sociologue Jean-Pierre Le Goff, le fameux printemps libertaire s’inscrivait dans le contexte de prospérité et de développement des Trente Glorieuses. Le mouvement était porté par des enfants gâtés qui allaient former quelques années plus tard des élites satisfaites. La situation actuelle est toute différente : les noctambules de la place de la République sont les enfants du chômage de masse, de la fin des utopies et de l’ère du vide. Le mouvement issu de la mobilisation contre la loi El Khomri apparaît finalement comme une sorte de mai 68 de la décomposition là où la Manif pour tous a été un mai 68 de la conservation.  Il est peut-être l’ultime convulsion de l’idéologie progressiste entrée en agonie terminale tandis que la percée conservatrice consécutive à la Manif pour tous s’est, elle,  poursuivie.  Les succès des Veilleurs ou de  Limite en témoignent. Celui de Sens commun, pas étranger à la victoire de François Fillon à la primaire de droite, également.

Ed Cerf, Coll Essais, 336 pages, oct. 2016, 20€

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Justement, vous réunissez la jeunesse Manif pour tous sous la bannière « génération Michéa ». Les Veilleurs et la revue Limite assument clairement ce patronage flatteur mais ils ne sont absolument pas représentatifs de l’ensemble des troupes de La Manif pour tous. Quel est le rapport entre les libéraux-conservateurs de Sens Commun qui soutiennent François Fillon et le penseur orwellien qui milite pour un socialisme authentique ?

C’est le positionnement conservateur de François Fillon sur les questions de société qui a séduit Sens commun davantage que son inquiétant programme économique. En outre à partir de l’automne 2016, au moment où il est rejoint par Sens Commun, François Fillon a nuancé ses accents thatchériens et européistes du printemps pour se souvenir opportunément de sa filiation avec Philippe Séguin, allant même jusqu’à se revendiquer du souverainisme. Évolution sincère ou tour de passe-passe politique ? L’avenir le dira, mais les précédents, notamment celui de Jacques Chirac, candidat de la fracture sociale devenu président de la réduction des déficits en 1995, n’incitent pas à l’optimiste. On peut déjà noter que s’il a changé de posture, Fillon n’a pas changé une ligne de son programme.

Certes, la génération Michéa est loin d’être majoritaire au sein de la Manif pour tous, mais c’est la plus novatrice et c’est peut-être demain, je l’espère, celle qui fera l’Histoire.

Pour répondre à votre question, il est vrai que plusieurs sensibilités coexistent au sein de la jeunesse conservatrice. Si Sens commun incarne une ligne qui se veut réaliste, les Veilleurs proposent une idéologie alternative plus radicale et originale. C’est pour souligner cette singularité et cette volonté de transversalité que j’ai choisi de baptiser cette génération « Michéa ». Car – et ce n’est pas à Limite que je vais l’apprendre – le penseur orwellien a exercé une influence considérable sur ces jeunes conservateurs. En expliquant que libéralisme culturel et libéralisme économique ne sont en fait que les deux faces d’une même pièce, ce dernier a permis l’émergence d’un discours critique tel qu’on le retrouve dans votre revue. Certes, la génération Michéa est loin d’être majoritaire au sein de la Manif pour tous, mais c’est la plus novatrice et c’est peut-être demain, je l’espère, celle qui fera l’Histoire.

Nous l’espérons aussi ! Par ailleurs, pourquoi avoir choisi Dieudonné pour désigner une génération séduite par le communautarisme musulman et pour certains d’entre eux, par l’islam radical ? Vous qui êtes allé à un spectacle de Dieudonné, vous avez pu observer un certain nombre de bourgeois venus s’encanailler… pas vraiment le style salafiste.

Davantage qu’à son public, je m’intéresse au parcours du personnage qui résume à lui seul une partie de notre histoire contemporaine et fait écho à la dérive communautariste de la jeunesse des banlieues. Qui est Dieudonné ? En quelque sorte la créature des docteurs Frankenstein de la « gauche morale ». Avant d’expliquer que « les juifs sont des négriers reconvertis dans la banque » et de chanter Shoah nanas, il a d’abord été un « artiste citoyen » engagé dans l’antiracisme militant au point, lors des législatives de 1997, d’être candidat à Dreux contre le FN. Mais s’estimant instrumentalisé et lésé par ces anciens « potes » de SOS, il  va entamer une lente dérive, s’enferme peu à peu dans un ressentiment qui s’exprime aujourd’hui par un antisémitisme délirant et une farouche haine de la France. La « génération Dieudonné », tout comme l’ « humoriste », est le produit de l’échec de l’antiracisme des années 1980. En troquant le modèle traditionnel d’assimilation contre le système multiculturaliste anglo-saxon, l’égalité contre la diversité et la laïcité contre l’identité, cette idéologie a fait le lit du communautarisme et de l’islamisme. Dès 1993, le regretté  Paul Yonnet, dans son Voyage au cœur du malaise français, souligne le paradoxe qu’il y a à vouloir éteindre le racisme en exacerbant les identités. Il y voit une forme de discrimination à fronts renversés qui servira à essentialiser les individus en fonction de leur couleur de peau ou de leur origine et à transformer la société française en nouvelle tour de Babel. Ce qu’il prédit alors est exactement ce qui s’est produit depuis. Après trente ans d’antiracisme différentialiste, la France n’a jamais été aussi divisée et fracturée. Déculturée, déracinée, désintégrée, une partie des jeunes de banlieue fait sécession et se cherche une identité de substitution dans une oumma fantasmée.

Vous écrivez que les jeunes djihadistes français sont les enfants du calife al-Baghdadi et de Cyril Hanouna. Voulez-vous signifier par là une tension entre nihilisme cathodique et idéalisme meurtrier ?

Par cette formule, j’ai voulu réunir les islamologues Gilles Kepel et Olivier Roy. Y-a-t-il radicalisation de l’islam comme le soutient le premier  ou islamisation de la radicalité comme le prétend le second ? Selon moi, il n’y  a pas lieu de trancher entre ces deux visions. Kepel a raison de souligner le pouvoir d’attraction mortifère de l’islamisme, d’affirmer que le salafisme est l’antichambre du djihadisme, de rappeler que dès 2005, le syrien Abou Moussab al-Souri a prôné un djihadisme par le bas s’appuyant sur les jeunes européens issus de l’immigration mal intégrés. Pour autant, Olivier Roy n’a pas tort d’évoquer la révolte d’une génération sans but, souvent ignorante de l’islam réel, de dénoncer en  Daech un « produit de notre modernité ». Il est, en effet, probable que le malaise d’une civilisation sans espérance fait que  l’anéantissement de Daech ne suffira pas à éteindre la violence de cette jeunesse. Le salafisme prospère dans une France déboussolée qui doute de son identité. Il s’étend dans une Europe sans Dieu qui a renoncé à faire l’Histoire. Le djihadisme made in France est le fruit de la rencontre entre l’islamisme radical et l’ère du vide. L’enfant bâtard d’une utopie mortifère et d’une époque désenchantée. La créature hybride d’une idéologie barbare et d’une postmodernité horizontale. Ces nouveaux enfants du siècle sont bien les fils et les filles de Daech et de Youtube, de Ben Laden et de Nabilla, du calife al-Baghdadi et de Cyril Hanouna.

Dans votre conclusion, vous citez abondamment ce texte extraordinaire de Philippe Muray, « Chers Djihadistes » dans lequel il oppose le nihilisme occidental à la folie exaltée des fanatiques. Selon l’ironie tordante de Muray, l’Occident vaincra, « car nous sommes les plus morts ». Faut-il prendre cette phrase au premier degré ? Notre vide consumériste aura-t-il raison de nous ?

Je vous recommande ce texte remarquable de Fabrice Hadjadj paru dans le Figaro et intitulé Les djihadistes, le 11 janvier et l’Europe du vide. « On peut se demander avec raison si l’islam ne serait pas le terme dialectique d’une Europe techno-libérale qui a rejeté ses racines gréco-latines et ses ailes juive et chrétienne, écrit Hadjadj. Comme cette Europe ne peut pas vivre trop longtemps sans Dieu ni mères, mais comme, en enfant gâtée, elle ne saurait revenir à sa mère l’Église, elle consent finalement à s’adonner à un monothéisme facile, où le rapport à la richesse est dédramatisé, où la morale sexuelle est plus lâche, où la postmodernité high-tech bâtit des cités radieuses comme celles du Qatar. Dieu + le capitalisme, les houris de harem + les souris d’ordinateur, pourquoi ne serait-ce pas le dernier compromis, la véritable fin de l’histoire ? », s’interroge le philosophe. A l’avenir, deux totalitarismes pourraient se faire face. D’un côté, le totalitarisme vert qui se nourrit du vide métaphysique et culturel de l’Europe consumériste et diversitaire. L’islamisme qui fabrique des fanatiques. De l’autre, un totalitarisme de la technique et des normes qui s’épanouit petit à petit dans les mégalopoles planétaires sous l’égide des multinationales. Un totalitarisme soft qui fabrique un petit homme déraciné, un consommateur docile et passif. Comme le souligne Hadjadj, il n’est pas exclu que ces deux totalitarisme converge. Cette hybridation est déjà à l’œuvre chez les djihadistes 2.0. Une kalach ou un couteau dans une main, un smartphone dans l’autre, ces fans de jeux vidéo et de téléréalité postent les images de leurs crimes sur Facebook et Twitter. Ils annoncent peut-être le meilleur des mondes de demain : entre la charia et google, daech et youtube, big brother et le burkini.

A l’avenir, deux totalitarismes pourraient se faire face. D’un côté, le totalitarisme vert qui se nourrit du vide métaphysique et culturel de l’Europe consumériste et diversitaire. L’islamisme qui fabrique des fanatiques. De l’autre, un totalitarisme de la technique et des normes qui s’épanouit petit à petit dans les mégalopoles planétaires sous l’égide des multinationales.

Votre conclusion est pourtant optimiste …

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » selon la formule du poète Hölderlin, Du sang et des larmes qui ont coulé à flot en 2015 et en 2016 ont surgi les premiers signes d’un réveil français. Les attentats ont été suivis par une libération de la parole publique et un regain de patriotisme. Les marches ont montré la volonté de la majorité de défendre les libertés. La Marseillaise et le drapeau tricolore sont revenus au-devant. C’est dans la jeunesse que l’élan a été le plus puissant. En 2015, le nombre des candidats  désireux d’accomplir le service civique ou d’entrer dans l’armée a bondi pour quasiment doubler. C’est à la génération des nouveaux enfants du siècle qu’il appartient désormais la lourde tâche de bâtir la France d’après, de refaire ce qui a été défait. C’est elle qui a les clés de la  décomposition et recomposition à laquelle nous assistons et qui pourrait balayer les anciens  systèmes et clivages  en  politique comme dans l’éducation et la culture. Génération de l’identité malheureuse, les enfants du siècle pourraient aussi être la génération du sursaut après le chaos, de la sagesse retrouvée, de la limite après la folle tentation de l’illimitation.

Grégoire Deherr

Redacteur en chef de revuelimite.fr

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