« Génération Zemmour », « Génération Dieudonné », « Génération Michéa » : telles sont les trois facettes des nouvelles radicalités qui séduisent une partie de la jeunesse. Dans Les Nouveaux enfants du SiècleAlexandre Devecchio mène l’enquête au sein d’une génération plus que jamais fracturée. Responsable du Figaro Vox, Alexandre Devecchio a par ailleurs co-fondé le Comité Orwell. A ce titre, il co-signe l’ouvrage collectif Bienvenue dans le pire des mondes, qui vient de paraître aux éditions Plon.

Retrouvez ici la seconde partie de l’entretien.

Avant d’aborder les thèses développées dans Les Nouveaux enfants du Siècle, force est de reconnaître le formidable travail d’enquête que représente votre ouvrage. Pourquoi avoir laissé tant de place aux portraits et aux verbatim ?

Pour reprendre la formule d’Alain Finkielkraut, la jeunesse est trop souvent « réduite à Canal + et aux banlieues ». La « bulle médiatico-politique » s’intéresse principalement à ce qu’on pourrait appeler la génération Erasmus ou la génération Macron : une jeunesse mondialisée et connectée qui, bien que minoritaire, incarne à leurs yeux, l’ « ouverture » et « le progrès ». Les jeunes de banlieue bénéficient également d’une certaine bienveillance, mais celle-ci confine souvent à la condescendance. Ils sont les nouveaux « damnés de la terre » éternels victimes d’une France à jamais coloniale. Les autres jeunesses sont caricaturées ou méprisées. Les jeunes FN, de plus en plus nombreux, seraient des « chômeurs à moitié demeurés et analphabètes » égarés dans un vote de protestation ; les jeunes catholiques des Marie-Chantal échappée de La vie est un long fleuve tranquille ou pire des « apprentis fasciste en loden ». Avec ce livre, j’ai voulu éviter ces anathèmes et ces jugement moraux qui permettent de se donner bonne conscience mais pas de comprendre la complexité de la grande transformation que nous vivons.

J’ai voulu montrer les enfants du siècle tels qu’en eux-mêmes : entendre ce qu’ils avaient à nous dire. Pour cela, il fallait aller à leur rencontre, faire une enquête de terrain, plonger dans le chaudron de cette génération sulfureuse. J’ai laissé trainer mes oreilles dans les couloirs des partis politiques, à Science Po où le FN a pris ses quartiers, mais aussi dans les rassemblements de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France). J’ai surfé sur les sites djihadistes. Je suis retourné dans les territoires perdus de la République où j’ai grandi et où je vivais encore il n’y a pas si longtemps. J’ai arpenté la France périphérique où se sont exilés « les petits blancs » victimes de l’insécurité physique et culturelle liée à l’immigration. J’ai interrogé des anonymes comme des protagonistes célèbres. Je consacre notamment un chapitre à la figure de Marion Le Pen. Son ascension dépasse ses qualités personnelles et politiques. Elle est aussi générationnelle. Marion Maréchal Le Pen est « la Daniel Cohn-Bendit » de son époqueau sens du mai 68 conservateur décrit par Gaël Brustier. Il y a quatre décennies, Cohn-Bendit était la figure de proue de la révolution libérale-libertaire qui allait subvertir l’ordre gaulliste. Quarante ans plus tard, Marion Le Pen incarne la contre-révolution qui vient contester l’hégémonie progressiste. La benjamine du FN est de bout en bout une enfant du siècle : à la fois bambine de la bohème et apôtre de la famille, demoiselle moderne et égérie réactionnaire, héritière d’une lignée politique et incarnation d’un renouveau idéologique.

Ed Cerf, Coll Essais, 336 pages, oct. 2016, 20€

Ed Cerf, Coll Essais, 336 pages, oct. 2016, 20€

Vous divisez vos « enfants du siècles » en trois catégories : les jeunes de banlieue désintégrés, les petits blancs de la France périphérique et les jeunes de la Manif pour tous. Pourquoi réunir sous une même bannière, celle des « nouveaux enfants du siècle », trois « générations » si différentes ?

Seule une lecture malhonnête pourrait laisser penser que je décris une seule et même nébuleuse antisystème à plusieurs visages, telle une hydre maléfique à trois têtes. Si j’ai sous-titré mon livre, « enquête sur une génération FRACTURÉE », c’est bien pour souligner les différences qui divisent et opposent ces jeunesses. Elles sont le miroir des fractures françaises. On ne peut pas mettre sur le même plan le « petit blanc » qui glisse un bulletin lepéniste dans l’urne, la jeune normalienne qui lit Bernanos à haute voix sur une place publique et l’islamiste encore mineur qui coupe des têtes. Aucun signe d’égalité n’est de mise ici, n’en déplaise aux classes dirigeantes qui en avancent volontiers l’hypothèse pour mieux se maintenir au pouvoir. Il serait bien commode, en effet, de réduire ces trois jeunesses au retour de la « bête immonde » désormais tricéphale et de supposer un front commun des nouvelles radicalités afin de mieux en appeler à la formation d’un néo-front antifasciste. Mais nous ne sommes pas dans les années 30 et la réalité du monde contemporain que je décris est inédite.

Djihadistes, identitaires ou réacs, musulmans, agnostiques ou catholiques, illettrés ou éduqués, mal ou bien lotis matériellement, tous sont hantés par cette même question : « Qui sommes-nous ? »

Il est vrai cependant que, par-delà les fractures qui les divisent, les nouveaux enfants du siècle sont liés par une même quête d’identité, non pas seulement ethnique ou communautaire, mais aussi métaphysique et existentielle. Tous les opposent mais ils s’opposent tous à la globalisation, au néo-libéralisme, à la fin de l’histoire. Tous sont unis par un même besoin d’appartenance qui dénote un même souci de sens. Djihadistes, identitaires ou réacs, musulmans, agnostiques ou catholiques, illettrés ou éduqués, mal ou bien lotis matériellement, tous sont hantés par cette même question : « Qui sommes-nous ? ».

Cette jeunesse antisystème est-elle représentative ? Générations, « combien de bataillons » ?

 « C’est pour la jeunesse de notre pays que je veux présider la France. », avait déclaré le candidat Hollande lors de son discours du Bourget. Sans doute pensait-il que cette génération lui serait facilement acquise puisque ses aînés, depuis Mai 68, avaient toujours choisi le « camp du bien » : contre Giscard en 1981, contre le racisme en 1983, contre Jean-Marie Le Pen en 2002. En 2012, la fondation Terra nova, proche du Parti socialiste, estimait dans son rapport controversé Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? que la jeunesse reste un indispensable levier dans la conquête de l’Élysée car elle est la dépositaire naturelle des « valeurs progressistes ». Mais comme les classes populaires dix ans plus tôt, face au néant intellectuel, culturel et spirituel de la gauche, les jeunes ont décidé de déménager. Censés applaudir au mariage gay, ils se sont levés pour protester contre ce qu’ils conçoivent comme une mutation infondée des mœurs et, à terme, une marchandisation de la vie. La loi Taubira a particulièrement heurté les jeunes catholiques, mais aussi les jeunes musulmans. Ces derniers, qui avaient pourtant voté massivement François Hollande en 2012 par antisarkozysme, ont désormais abandonné le PS. Ils sont de plus en plus nombreux à se tourner vers l’islam radical. Enfin, jadis hostiles au Front national, la majorité des jeunes votants plébiscite aujourd’hui le FN et en font le premier parti de France chez les moins de 35 ans.

En 2012, le blogueur Hordalf Xyr annonce ce tournant idéologique dans un texte partagé des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux. Issu d’une famille traditionnellement socialiste, âgé de 15 ans lors de la présidentielle de 2002, ayant défilé contre Jean-Marie Le Pen entre les deux tours, le jeune homme qui se cache sous ce bizarre pseudonyme s’apprête, dix ans plus tard, à voter pour la fille de ce dernier, Marine. Il faut le lire pour prendre la mesure de ses raisons : «  Moi, je ne suis pas dans le “champ républicain” ? Je vous emmerde, la gauche. Je vous ai appartenu corps et âme assez longtemps pour avoir le droit de le dire, haut et fort. Je n’ai aucune leçon à recevoir de vous. Je ne suis pas le fils d’Hitler mais celui des jeunesses antiracistes. Je suis le fils de votre matrice […]. Je suis le zapping, Karl Zéro et les Guignols de l’Info, Jack Lang et Mitterrand. Vous m’avez fait, puis abandonné, je suis votre propre créature qui vous a échappé. Je ne suis que la dernière conséquence de votre racisme contre tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un Européen. Je suis une erreur dans votre système, je suis votre électeur FN », écrit-il alors.

Vous réunissez ces « petit blancs », qui votent majoritairement FN , sous l’étendard de la « génération Zemmour ». Néanmoins, les français n’ont jamais plébiscité les idées libérales et européistes. Cette jeunesse ne fait-elle que réactualiser le logiciel souverainiste de ses parents ?

Le traité de Maastricht a été adopté de justesse et depuis le référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005, on sait que « la France du Non » est désormais majoritaire. Cependant, lors de l’élection présidentielle, le traditionnel clivage droite/gauche reprend ses droits. Les enfants du siècle, qui sont nés après la chute du mur de Berlin et n’ont pas connu le communisme ni la guerre froide, ne se reconnaissent pas dans cette opposition binaire.

Les nouvelles lignes de partage se situent désormais entre les gagnants de la globalisation et les perdants de la mondialisation, les partisans des frontières nationales et les apôtres du village planétaire. Entre ceux qui rêvent déjà de l’individu ubérisé et ceux qui croient encore à l’homme enraciné.

Ils sont en train d’inventer les clivages du XXIe siècle. Les nouvelles lignes de partage se situent désormais entre les gagnants de la globalisation et les perdants de la mondialisation, les partisans des frontières nationales et les apôtres du village planétaire. Entre ceux qui rêvent déjà de l’individu ubérisé et ceux qui croient encore à l’homme enraciné.

Grégoire Deherr

Redacteur en chef de revuelimite.fr