La nouvelle est tombée la semaine passée. Le chef de fil du service de transport individuel urbain UBER a annoncé l’apparition d’une nouvelle option sur son application. Vous n’avez pas envie de discuter pendant votre trajet ? Simple comme bonjour, il suffira désormais d’activer le mode « silence préféré », après la sélection du trajet souhaité. Le mode silencieux, après votre smartphone, c’est au chauffeur qui vous conduit que vous l’appliquerez. Déjà dénoncé pour ses scandales à répétition et ses traitements dégradants, UBER franchit un nouveau cap : il prend ses chauffeurs pour des robots.

Ubérisation mortifère

Le contact direct, motivation originelle de l’ubérisation, aurait pu être une idée séduisante. De fil en aiguille, la conception du service en contact direct s’est métamorphosée, empruntant la voie vicieuse de la mécanisation. Cachez-moi mon chauffeur que je ne saurais voir ! D’un slide du pouce, commander le silence d’un humain est devenu possible. En réalité, c’est tout un panel d’options qui s’offre à l’utilisateur d’UBER. « Utilisateur » est le mot adéquat, face à un chauffeur devenu objet adaptable au bon plaisir de chacun. Se faire porter ses bagages, ou prévoir à l’avance la température de l’habitacle, autant de potentialités programmables qui tuent les relations basiques entre tout passager et son conducteur. Transposé à plus large échelle, le constat est glaçant : à vouloir satisfaire toujours davantage les désirs du client, c’est la nature humaine qu’on tue à petit feu, reléguée au second plan. Un « bonsoir » est en trop, refermer la portière suffira.

« La France contre les robots »

Le « pays des droits de l’Homme » peut-il, après cela, conserver son titre de gloire ? Dans un monde où il est possible de codifier son chauffeur comme on sélectionne les ingrédients dans son sandwich du midi, la question se pose. Après le manque cruel de transparence sur ses pratiques et les accusations de maltraitance, l’entreprise UBER flirte aujourd’hui ouvertement avec ce qu’elle chérit avant tout : informatisation et robotisation.

Au milieu du siècle dernier, Bernanos déjà nous alertait de ce vice rongeant notre civilisation : « La Machinerie est-elle une étape, ou le syndrome d’une crise, d’une rupture d’équilibre, d’une défaillance des hautes facultés désintéressées de l’Homme, au bénéfice de ses appétits ? ». Cinquante ans plus tard, à mesure que l’emprise de la technique envahit nos quotidiens, les voix sont toutes autant nombreuses à contester cette réalité insupportable. À l’instar de Ken Loach, dont le film « Sorry we missed you » relate la désintégration d’une vie familiale, ravagée par l’ubérisation. Rendez-vous à Cannes où il est présenté. En espérant que les questions des journalistes ne seront pas sous forme de QCM sur tablette électronique.

 

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