Ce mardi, une mobilisation inédite a eu lieu : les personnels des Etablissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD) sont descendus nombreux dans la rue. Lionnette, aide-soignante, nous explique pourquoi. 

En quoi consiste ton métier ?

Je suis aide-soignante dans une agence d’intérim, mes missions consistent souvent à combler une absence de deux à trois jours dans des EHPAD. L’aide-soignant est l’auxiliaire de l’infirmier et accomplit tous les soins qui ne sont pas sur prescription médicale ; il s’agit de soins de confort de bien-être, de « maintenance » comme on dit, car il ne s’agit pas de « restaurer » la santé mais d’entretenir ce qui est. Nous aidons les personnes à se laver, à s’habiller, à se déplacer, à manger.

Dans les lieux de prise en charge de la dépendance, les aides-soignants et « faisant fonction » (personnes non-diplômées ou ayant une formation proche) sont la masse salariale la plus importante. Dans un EHPAD de 90 lits, on trouve en moyenne 2 infirmiers et 5 aide-soignants le matin, et un infirmier et 3 aide-soignants l’après-midi.

Qu’est-ce qui est le plus marquant dans ce travail ?

Je vais caricaturer un peu : il y a un gouffre entre l’exercice du rôle d’aide-soignant à l’hôpital, dans un service de soins continus, et le rôle d’aide-soignant dans un lieu de vie comme l’EHPAD. À l’hôpital, notre rôle est d’exister le moins possible : nous ne pallions la dépendance que pour un temps de transition, en attendant la rééducation par exemple. En revanche, dans une structure d’accueil comme un EHPAD, nous devons être très présents. Si nous devons également nous effacer pour que la personne soit autonome le plus possible, nous devons exister pour être le lien humain entre les résidents, justement pour que leur vie ne soit pas que de la « maintenance ».

Les plus marquants dans ma carrière sont les moments de fête, lorsque l’on fait véritablement de l’EHPAD un lieu de vie.

Incontestablement, les moments les plus marquants dans ma carrière sont les moments de fête, lorsque l’on fait véritablement de l’EHPAD un lieu de vie. Être le lien entre toutes ces personnes âgées qui malgré leur dépendance ne sont pas là, comme on le dit souvent, dans un « mouroir » : elles sont là pour vivre ! Participer au service d’un bon repas de Noël, chanter avec les collègues pour un anniversaire, improviser une valse avec un résident, leur faire la bise pour leur souhaiter une bonne année…

Vous vous mobilisez pour alerter sur vos conditions de travail, très dégradées. Quelles sont vos principales revendications ?

D’abord, nous réclamons les moyens de faire le travail pour lequel nous sommes formés. En effet, cette disponibilité de temps et d’esprit pour faire vivre, non pas « un EHPAD », mais les liens humains entre les soignants et les résidents, nous ne l’avons pas au quotidien. Nous courons chaque matin sans savoir si nous aurons le temps de faire correctement la toilette de chacun. Nous n’avons pas le temps de raser les hommes tous les matins, de couper les ongles régulièrement, de laver les jambes et les pieds tous les jours, d’attendre qu’une personne ait fini d’aller aux WC : nous la laissons seule pour faire autre chose en attendant. Le moindre grain de sable (une chute, un lit sale) dans l’horlogerie des soins bouscule une organisation millimétrée qui n’existe que sur le papier car les imprévus sont là tous les jours.

Les CDD s’enchaînent, les contrats aidés sont supprimés, le rythme de travail est épuisant, les salaires sont au plus bas, les maladies professionnelles et les arrêts de travail laissent des équipes exténuées qui ne peuvent plus prendre soin de l’autre quand elles-mêmes souffrent.

Les soignants en EHPAD sont broyés par la souffrance éthique, et c’est parfois pour cela que certains optent pour le statu-quo et ne réclament plus rien. Ensuite, une meilleure reconnaissance de notre travail serait la bienvenue. Les « faisant-fonction » d’aide-soignants sont souvent des agents de service non diplômés. Et rien n’est fait pour leur formation professionnelle. Les CDD s’enchaînent, les contrats aidés sont supprimés, le rythme de travail est épuisant, les salaires sont au plus bas, les maladies professionnelles et les arrêts de travail laissent des équipes exténuées qui ne peuvent plus prendre soin de l’autre quand elles-mêmes souffrent.

Quels sont, selon toi, les problèmes structurels auxquels vous faites face et que ne peut résoudre le dévouement des soignants ?

Le nombre de soignants par établissement est fixé par l’ARS (Agence régionale de santé, préfecture spécifique pour tout ce qui relève de la santé, créée par la loi HPST de 2009) selon le GIR moyen des résidents. Le score GIR définit l’autonomie d’une personne en utilisant 17 variables, notées chacune selon que la personne effectue l’acte seule, aidée, ou pas du tout. Le total est ensuite rangé dans la grille selon 6 niveaux d’autonomie. La grille AGGIR est l’outil officiel d’évaluation de la dépendance, elle est actualisée le plus souvent possible mais je reste sceptique sur la pertinence d’une note sur 6 points pour déterminer le temps qu’un soignant doit passer auprès de la personne. Le résultat ne se fait pas attendre : une fordisation du soin et des toilettes faites à la chaîne par des soignants épuisés dont le turn-over empêche une prise en charge correcte de la personne âgée, sans prendre en compte ni son rythme ni ses habitudes. Le regard de la société est sans doute délétère : la situation des EHPAD est connue et acceptée comme un fait. On entend souvent dans la même conversation un « je ne pourrais pas faire ton métier », mi-admiratif mi-dégoûté, et un « oui, le manque de moyens et de personnel, c’est un problème dans tous les secteurs », fataliste.

Qu’attends-tu des responsables politiques ou des familles ?

Des familles, nous attendons leur présence auprès de leurs parents âgés pour leur donner ce que nous n’avons pas : du temps. L’institutionnalisation d’un parent âgé rime parfois avec désengagement familial, et c’est dommage. Mais le rôle des aidants familiaux et leur place une fois la personne entrée en institution est un autre débat. Il faut faire remonter leurs remarques au-delà de la direction de chaque établissement, via les associations de familles qui étaient là aussi mardi 30 janvier à la manifestation nationale et intersyndicale.

Des familles, nous attendons leur présence auprès de leurs parents âgés pour leur donner ce que nous n’avons pas : du temps.

Certes, il ne faut pas nier la responsabilité personnelle du soignant ou des cadres, mais il faut entendre les directeurs de maisons de retraite lorsqu’ils disent qu’ils ne sont pas libres de mettre en place des soins de qualité faute de moyens financiers suffisants. Eux aussi étaient représentés à la manifestation ce mercredi.

Des responsables politiques, nous espérons être entendus et que la problématique des EHPAD soit l’objet d’un réel débat public. Nous espérons que les moyens financiers du public seront, au mieux revalorisés, au moins protégés pour les années à venir, que l’austérité cesse ; que des mesures seront prises pour mieux soutenir financièrement les établissements privés associatifs ; que les établissements à but lucratif soient mieux contrôlés, car chaque soignant qui y a travaillé voit bien l’indécence qu’il y a à faire payer des sommes astronomiques à des personnes âgées pour un vernis de luxe, mais une piètre prise en charge.

Fais-tu une différence entre structures privées et publiques dans l’attention accordée aux personnes ?

Mon expérience me force à constater que la recherche du profit dans les établissements à but lucratif prend une place considérable, et que la bienveillance recule de fait malgré la bonne volonté du personnel. Dans une clinique à but lucratif, les serviettes de toilette sont payantes, les personnes âgées qui ont peu de moyens et ne peuvent se faire apporter du linge sont dépourvues. Un soignant est démuni : j’ai dû faire la toilette d’un patient en le séchant avec une taie d’oreiller.

Dans une clinique à but lucratif, les serviettes de toilette sont payantes. […] J’ai dû faire la toilette d’un patient en le séchant avec une taie d’oreiller.

Le privé associatif donne à peine plus de moyens aux soignants ; au moins, la volonté des cadres n’est pas de gagner leur prime d’intéressement, mais de nous aider au mieux pour faire notre travail. Enfin, les établissements publics ont encore l’avantage de proposer le matériel suffisant et de payer les soignants mieux que la plupart des conventions collectives mais c’est à double tranchant car ils économisent sur le personnel : les absences ne sont pas remplacées et les soignants rappelés chez eux pendant leurs repos.

Qu’est-ce que la situation des EHPAD révèle de la place accordée aux personnes dépendantes dans notre société ?

Nous constations avec Phylloscopus [alias Johannes Herrmann, un ornithologue bien connu dans par nos lecteurs !] que la situation dans laquelle la société a placé les EHPAD est un cocktail détonnant pour faire passer une loi légalisant l’euthanasie. Nombreux sont les soignants qui, confrontés aux fins de vie déplorables que l’on ménage à nos aînés, se disent favorables à l’euthanasie car le poids de la dépendance se fait lourd et douloureux. Il est inévitable que lorsque les équipes ne peuvent prendre le temps pour la personne, elle se sente de trop. Et qu’elle n’ose pas sonner pour demander de l’aide pour aller aux WC par exemple. Et qu’elle répète « Je suis désolée de vous donner autant de travail ». Et nous d’accélérer en disant : « Mais non, madame, bien sûr que non ! Je repasserai vous voir dès que j’aurai du temps ! », en espérant de tout coeur pouvoir prendre cinq minutes avec elle, dès qu’on aura fini de nettoyer ce lit, et ce chariot, et cette autre personne.

La situation dans laquelle la société a placé les EHPAD est un cocktail détonnant pour faire passer une loi légalisant l’euthanasie.

Dans ces conditions, il est inévitable que le soignant se sache maltraitant ou perde patience avec la personne âgée. La frontière n’est pas nette entre le soignant qui devient un robot maltraitant effectuant ses toilettes à la chaîne, et celui qui démissionne, ne supportant plus la souffrance éthique d’être contraint à bâcler son travail. C’est la personne dépendante qui devrait être au coeur de notre travail, la personne elle-même, dans tout ce qu’elle est ; ce n’est pas le soin, pas l’acte de laver et d’habiller, pas notre propre souffrance, pas l’empressement à finir pour que tous soient levés au fauteuil et présentables pour le déjeuner.

C’est la personne dépendante qui devrait être au cœur de notre travail, la personne elle-même, dans tout ce qu’elle est.

À quoi ressemblerait un EHPAD, sinon parfait, du moins décent ?

S’il y en a, ce sont souvent ceux tenus par des congrégations religieuses car les soeurs aident, connaissent les résidents ; et ce sont des établissements qui bénéficient de dons plus que les autres.

Pour aller plus loin, un EHPAD décent aurait les mêmes moyens que la pédiatrie (abstraction faite des services de handicap). Il faudrait les mêmes moyens de prise en charge que la personne soit appelé à devenir plus autonome ou à perdre progressivement ses capacités. Il faut un changement de regard sur la vulnérabilité.

Tu poursuis par ailleurs un master d’éthique médicale. Pour quelles raisons ?

Je voudrais apprendre à penser ce que je vis au quotidien, prendre la distance nécessaire pour réfléchir le soin concret. J’espère acquérir des outils intellectuels et académiques pour faire entendre ce dont les personnes âgées ont besoin, ce dont les soignants ont besoin.


Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux