Spécialiste de Marcel Mauss et de sa théorie du don, professeur émérite de sociologie à Nanterre et directeur de la revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), Alain Caillé a accepté de nous expliquer ce qu’est la théorie convivialiste. À l’origine, on s’imaginait causer « bonne bouffe » et chansons à boire. Mais le convivialisme, sans contredire ces aspirations naturelles, va bien plus loin. Il est une philosophie qui cherche tout bonnement à réinventer un récit collectif. Après l’échec du socialisme d’État, et contre les assauts du capitalisme, l’heure est à l’imagination. Rendez-vous avenue du Maine, à Paris, dans les locaux du MAUSS. 

Pouvez-vous nous expliquer l’origine et l’ambition du convivialisme ? 

L’idée de créer un mouvement convivialiste s’est présentée à la suite d’un colloque au Japon en 2011 avec mon rival et ami Serge Latouche, pape de la décroissance, et mon autre rival et ami Patrick Viveret, champions des indicateurs de richesse alternatifs, toutes idées pour lesquelles j’ai de la sympathie mais aussi pas mal de réserves. Or, nous en sommes arrivés à l’idée qu’il valait mieux nommer ce que nous avions en commun plutôt que d’insister sur nos différences, et que cela devenait même très urgent. Il se trouve que ce colloque était organisé par un autre ami très illichien, Marc Humbert, qui avait donné comme titre à son colloque : « Une société conviviale est-elle possible ? » C’est parti de là, nous nous sommes emparés de cette idée et j’ai proposé de donner le nom de « convivialisme » à ce mouvement auquel nous aspirions. 

Après quoi j’ai essayé de rassembler une quarantaine d’intellectuels alternatifs qui ont tous répondu présents à une ou deux exceptions près, ce qui est déjà assez extraordinaire ! Et nous avons pu discuter très amicalement pendant un ou deux ans avant de signer en commun le Manifeste convivialiste. 

Nous avons d’abord eu du mal à nous entendre sur le nom du mouvement. La moitié des signataires ne voulait pas de « convivial » et l’autre moitié ne voulait pas du « -isme ». On a donc laissé la question du nom de côté pendant un an et demi. À la fin le nom ne posait plus de problème à personne. Il s’est imposé de lui-même parce que, en fait, il n’y en a pas d’autre pour désigner ce que l’on essaye de faire et qui pourrait se résumer assez simplement : une philosophie politique de la convivance – qui est un mot qui renvoie à beaucoup de choses et entre autres à la Convivencia, la période de la domination musulmane dans le sud de l’Espagne. Ce n’était sûrement pas une période idyllique mais, au bout du compte, pendant cinq siècles, juifs, musulmans et chrétiens ont pu à peu près coexister sans trop se massacrer. L’objectif est donc de structurer une philosophie politique qui nous permette de vivre ensemble, de nous opposer sans nous massacrer, dans les conditions de vie contemporaine, avec les défis contemporains urgentissimes que n’ont ni anticipés ni réussi à penser les grandes idéologies qui ont structuré le XXe siècle. 

L’ambition du convivialisme dépasse donc largement l’idée de la convivialité, même au sens où l’entend Illich. 

La convivialité c’est très bien et elle est évidemment évoquée par le convivialisme, mais insuffisante pour fédérer un certain nombre de courants de pensée et d’action comme on essaie de le faire avec le convivialisme, ne serait-ce que par le côté apparemment gentil du mot convivialité. Qu’il y ait de la convivialité, qu’on fasse des bonnes bouffes ensemble et qu’on boive bien, je n’ai absolument rien contre, mais ça me paraît insuffisant pour désigner un courant de pensée qui a une certaine ambition : celle de dépasser les grands discours de la modernité dont nous sommes tous héritiers et de dire que, tels quels, ces grands discours ne sont plus à la hauteur de l’époque (…)

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