Le 10 octobre paraissait dans notre numéro 20 un dossier sur l’artisanat. Nous avions demandé au philosophe Martin Steffens une contribution sur la mise à mort industrielle de l’enseignement, considéré ici comme un artisanat du savoir. Par malheur, notre inattention a laissé passer une coquille de taille page 54. Quelques minutes avant l’envoi en impression, la dernière phrase de l’article a glissé dans le « texte en excès » et la contribution de l’auteur se termine sur cette phrase, bancale, quoique mystérieuse: « c’est en saignant qu’on ». Voici l’article en entier, pour nos abonnés, et pour tous ceux qui , comme l’auteur, se posaient cette question: est-ce en saignant qu’on devient enseignant ?

Qu’est-ce que l’artisanat ? L’UNESCO le définit selon deux critères. D’abord son mode de production : « On entend par produits artisanaux les produits fabriqués par des artisans[1]… » La définition semble tourner en boucle. Car qu’est-ce qu’un artisan ? Celui qui produit des objets artisanaux… Aussi ajoute-t-on : « … fabriqués par des artisans, soit entièrement à la main, soit à l’aide d’outils à main ou même de moyens mécaniques, pourvu que la contribution manuelle directe de l’artisan demeure la composante la plus importante du produit fini. » La boucle avait son sens : ce qui définit le produit artisanal, c’est qu’il y a, comme on dit, « quelqu’un derrière ». L’artisanat s’entend d’un seuil : il faut que la main y ait encore part. « Encore » car l’industrialisation de la production a globalement détruit l’artisanat. Y a aidé l’Etat issu de la Révolution française, qui décida coup sur coup la suppression des corporations (décret Allarde des 2 et 17 mars 1791) et l’interdiction de toute coalition (loi Chapelier du 14 juin 1791). Le savoir-faire n’était plus transmis et le monde ouvrier était atomisé. Le terme « ouvrier », qui disait l’ouvrage, se mit à désigner une pure force de travail, c’est-à-dire, indifféremment, des adultes ou des enfants[2]. Mais certains métiers ne toléraient pas leur résorption dans l’industrie. Il y fallait encore des mains et un certain savoir-faire. Toutes les tâches, sans doute, tendent à leur industrialisation mais toutes ne s’y absorbent pas. L’artisanat, c’est ce qui, par choix ou par nécessité, résiste « encore ».

Produire des essences singulières

Second critère, qui découle du premier : la nature des produits : « La nature spéciale des produits artisanaux se fonde sur leurs caractères distinctifs ». Autrement dit, chaque produit est unique. Il n’y a pas deux baguettes de pain identiques et certains la préfèrent « bien cuite ». Puisque le corps humain s’en mêle, puisque le talent magnifie un savoir-faire irréductible à la programmation d’une machine, l’artisanat produit ce qu’on appelle des « essences singulières ».

L’artisanat se distingue ainsi de la production artistique tout en s’en approchant. Comme elle, l’artisanat produit des êtres uniques. Mais non point toutefois originaux. Dans l’artisanat, nous dit le philosophe Alain, « l’idée précède et règle l’exécution » : la baguette idéale, présente à l’esprit du boulanger, commande le choix des matériaux, des outils, de la méthode et juge le produit fini. Tandis qu’à l’artiste, « l’idée lui vient à mesure qu’il fait[1] » : l’artiste ne sait pas par tout ce que son œuvre comprendra. Il ne découvre ce qu’il cherchait que quand il l’a trouvé – et chacun, en se rendant chez son coiffeur, l’espère en ce sens moins artiste qu’artisan…

Mise à mort du corps enseignant

La révolution industrielle frappe aujourd’hui le corps enseignant. Depuis quelques mois, les professeurs assistent à leur propre remplacement, à leur négation comme corps, à la totale dépersonnification de leur travail. Et ils y assistent comme les ouvriers à l’usine : en y participant, en y travaillant, quoique ce soit à leur corps défendant.

Cela a commencé avec le confinement. L’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, qualifiait le confinement, lors d’une visioconférence organisée par le Club des économistes de New York, « d’expérience collective d’apprentissage à distance. » L’objet de cette expérience, poursuivait-il, était de « comprendre comment les enfants apprennent à distance. Ces informations devraient nous permettre de concevoir de meilleurs outils pédagogiques d’enseignement à distance qui, conjugués au travail des enseignements, aideront les enfants à mieux apprendre.[1] » On appréciera le ton humaniste : les enfants sont le but, évidemment. Les GAFAM et l’Etat y travaillent de conserve. Des professeurs zélés ont peiné, pendant le confinement, à mettre en place le système de leur propre anéantissement. D’autres ont créé des blogs nous apprenant l’enseignement à distance. Les syndicats demandent plus de moyens sans interroger la finalité de ces moyens. Plus d’ordinateurs pour les élèves, plus tôt, plus vite. Plus de machines, en quelque sorte. Sans voir qu’ils étaient encore artisan dans leur façon de faire, et que la machine au secours de laquelle ils appellent va les remplacer. Ils exigent aussi plus de masques, et des micros pour que les élèves les entendent. Encore et toujours des médiations techniques : la disparition assurée de leur présence.

Un métier artisanal

Les deux semaines d’école obligatoire, fin juillet, reposait sur un constat du gouvernement : toute l’économie ne peut être convertie en télétravail. Pas encore. Il faut donc quelqu’un pour « garder les enfants ». On a vu ainsi des professeurs d’italien placés devant une trentaine de collégiens qui n’avaient jamais fait d’italien. La rentrée scolaire fut sur le même ton : professeurs, on a besoin de vous… Mais le masque nous indiquait déjà l’essentiel : la présence du professeur est substituable. Mon visage n’est que le mien. Sauf quand il est masqué. Premier instrument de travail de celui qui « professe », c’est-à-dire adresse une parole, le visage fut enlevé aux professeurs. Ceux qui n’y consentent pas, on les renvoie faire cours « en distanciel », là où le visage est encore découvert : dans l’espace privé de la maison.

Pour que cela ressemble à une révolution industrielle, il faudrait toutefois que le professeur soit un artisan. Il l’est en ce sens que son cours est un produit unique, malgré l’uniformisation des programmes. En philosophie, en histoire, en mathématiques, le professeur jouit d’une liberté à la fois cadrée et féconde… fatigante aussi : il faut refaire le cours, à chaque fois. Il est vrai que, parfois, le salariat, au sens marxien, guette les professeurs. Marx nommait « salariat » l’activité dont l’agent est substituable, parce qu’il ne possède pas les moyens de production et abandonne, contre rémunération, « tout droit de propriété sur le résultat de son effort »[1]. Substituable, le professeur le devient par fatigue ou lassitude, quand il est tenté de reproduire ses cours. Mais il ne l’est pas par essence. Car, présence incarnée, il est son moyen de production et s’il n’en possède pas le fruit, c’est à la manière d’un artisan, non d’un salarié : de même que les étudiants feront de leur cours ce qu’ils veulent ou peuvent, de même la baguette deviendra tartine, jambon-beurre ou miettes pour les pigeons.

Aujourd’hui, les professeurs sont invités à usiner leur pratique, à destination des consommateurs exigeants que sont devenus leurs élèves, sous la surveillance, non plus des Inspecteurs Généraux ou Académiques, voués à protéger leur corps, mais des chefs d’établissement. Représentants inattendus d’un artisanat finissant, beaucoup de professeurs peinent à entrer dans l’outil informatique, dans son langage sans sujet ni parole. Comme Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes détraquait la machine. Mais le mécanisme qui engloutit le corps professoral n’est rien que virtuel. Impossible de l’enrayer, il n’offre aucune prise. Les cours donnés n’y sont bientôt plus que des data.

Ecole virale

Le confinement (puis le déconfinement, qui fut l’extension du confinement à toutes les dimensions de la vie sociale) a fait de l’école un virus, au sens d’une puissance invasive, pénétrant dans les foyers sous la forme invisible, désincarnée, de courriels. Ce ne fut pas « l’école à la maison », mais « dans la maison ». Quelque chose comme l’Etat totalitaire décrit par Arendt : à la fois faible, sans contours précis, et omniprésent. « Nouvel esprit du capitalisme » ? Cette école est plus exactement la dernière forme de la spiritualisation de nos rapports humains. « Spiritualisation » au sens de leur évanescence, de leur évaporation numérique, aujourd’hui dans les modes de travail, en entreprise ou dans les secteurs publics, fondés sur la relation.

Ce n’est pas en demandant des moyens. C’est en résistant que les professeurs, comme les ouvriers autrefois soumis à ce type de révolution, prendront à nouveau corps.

C’est en saignant qu’on redeviendra enseignant.


[1] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, nrf essais, 1999, p.40.


[2] Cité par Naomi Klein, in « Ne laissons pas les géants du web prendre le contrôle de nos vies. », Hors-série du Courrier international, « Repenser le monde », Juin 2020.


[3] Système des Beaux-Arts, Livre Premier, chapitre VII, « De la matière. »

[4] L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique


[5] Symposium UNESCO/CCI « L’artisanat et le marché mondial : commerce et codifications douanières » – Manille, 6-8 octobre 1997.

[6] En France, la loi du 21 mars 1841 porte l’âge minimal du travail à huit ans (on travaillait en usine à partir de quatre ans). Cette loi « relative au travail des enfants employés dans les manufactures, usines et ateliers » réglemente, sans le supprimer, le travail de nuit de ces mêmes enfants…

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