L’histoire de l’Europe n’a pas commencé avec la CECA. Pour comprendre l’opposition actuelle entre son versant oriental et notre partie occidentale, Max-Erwann Gastineau propose une réflexion sur la question de l’unité de notre civilisation continentale.

D’un côté, à l’Ouest, on somme l’Europe de rester fidèle à elle-même et à son ancestrale
charité laïcisée en droits de l’homme. De l’autre, à l’Est, on somme l’Europe de ne pas s’y
résoudre. Face à l’apathie de notre classe politique devant l’arrivée massive de migrants, Vaclav Klaus, président de la République tchèque, parle de « suicide européen », tandis que la
Slovaquie érige le mur de sa constitution « chrétienne » pour mieux mettre la puce du clash
des civilisations à l’oreille de nos médias. Ces chefs d’Etats d’Europe centrale cèderaient-ils
le pas aux misanthropiques chants des sirènes de l’égoïsme national, oubliant les valeurs
fondamentales de l’Europe ? N’ont-ils que trop connu la guerre et le besoin de protection pour
ne plus s’enticher de la noble tâche de voler au secours des damnés de la Terre ?
Les époques troubles ont leur part de lumière. Elles obligent à revenir au sens des choses.
Orphée plutôt que les limbes de l’amnésie.

Ainsi la devise de l’Europe, « Unis dans la diversité », n’a sans doute jamais aussi bien
résumé le ton de l’époque. Il n’y pas une Europe, mais des « Europe » condamnées à coopérer.
Ou plutôt une Europe post-culturelle et une Europe qui ne l’entend pas de cette oreille. Et ça
ne date pas d’aujourd’hui. En mai 1968, à l’Ouest, la communion lyrique estudiantine arborant fièrement le feu de la liberté des individus à disposer d’eux-mêmes eût une toute autre sonorité par-delà le rideau de fer.

À l’Est, le Printemps de Prague n’était pas synonyme d’émancipation vis-à-vis des chaînes du
passé mais défense de la culture nationale opprimée sous la férule totalitaire. « Nous
demeurerons ce que vous fûtes » fut l’hymne abrégé des révoltés centre-européens.
« La culture issue de l’humanisme d’Europe centrale a permis, pour qui appartient à la
génération de 68, de comprendre la justesse du reproche selon lequel elle serait une
génération d’«enfants gâtés», note Jacques Dewitte, spécialiste de Leszek Kolakowski, figure
intellectuelle de la dissidence polonaise. Car cette génération « a bénéficié de biens précieux
dont elle ne percevait pas la rareté et la fragilité : l’éducation, la culture, la langue. »

Question de perspective historique. Des années durant, à l’Ouest, les Empires se sont livrés
bataille. La France et l’Allemagne n’ont jamais craint de disparaître. Lorsque Napoléon
conquiert l’Europe, c’est en messie qu’il est reçu par la princesse de Pologne Marie Waleska,
afin qu’il protège son peuple de l’impérialisme russe. En Europe centrale, la souveraineté est
une parenthèse. Sitôt conquise, sitôt rêvée, tel un âge d’or révolu. A l’Ouest, Nation rime avec
puissance et fierté. A l’Est, elle rime avec contingence et vulnérabilité. Les petites nations se
savent mortelles. Elles sont les héritières de Simone Weil et de son « patriotisme de
compassion », soit « la tendresse pour une chose belle, précieuse et périssable ».

A force de nous concevoir dans l’immensité de principes intemporels, nos dirigeants ouest-
européens savent-ils encore que l’Europe est quelque chose ? C’est-à-dire précisément une
entité concrète et limitée. C’est l’intrication du spirituel (les valeurs) et du charnel (les mœurs) qui fonde une civilisation.
Dans l’Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale, publié en 1983, Milan
Kundera explique avoir tenté de sensibiliser ses amis Français sur le massacre sans précédent
de la culture qui suivit l’invasion par les chars russes de la capitale tchécoslovaque. « Or, mes
amis me regardaient avec une indulgence embarrassée dont je compris le sens plus tard (…).
Si en France ou en Angleterre toutes les revues disparaissaient, personne ne s’en apercevrait,
même pas leurs éditeurs. Car la culture a déjà cédé sa place ». A l’heure où, à l’Ouest,
l’Idéologie transforma la culture en breloque d’un ordre échu, à Varsovie, Budapest et Prague
on expérimentait l’impunité des déconstructeurs sous les bombes de l’Armée rouge.

« C’est pourquoi, conclut Kundera, les révoltes centre-européennes ont quelque chose de
conservateur, je dirais presque d’anachronique : elles tentent désespérément de restaurer le
passé, le temps passé de la culture, le temps passé des Temps modernes, parce que seulement
dans cette époque-là, seulement dans le monde qui garde une dimension culturelle, l’Europe
centrale peut encore défendre son identité, peut encore être perçue telle qu’elle est ».
N’est-ce pas prolonger Kundera que de parler comme Vaclav Klaus de « suicide européen » ?

Non pas que l’Europe se condamnerait à périr en accueillant quelques milliers de réfugiés. La
vie est ailleurs ! Précisément dans cet art de vivre dont notre patrimoine artistique, littéraire,
artisanal et culinaire, cathédrale du génie humain, porte la trace, et que nous avons la
responsabilité de continuer à faire nôtre, pour que vive l’âme européenne, par-delà les slogans
et buts terrestres que sa bureaucratie lui assignera.

C’est parce que les dirigeants d’Europe de l’Ouest semblent si prompts à recourir à des valeurs
désincarnées, sans parallèlement s’appesantir sur cet héritage millénaire qui fonde la
conscience morale et le substrat charnel des aventures humaines composées de l’alliage le plus
divers qui soit, et qu’on appelle Nation, que les peuples européens vivent la technocratique injonction à l’ouverture dans une incompressible angoisse.

En proposant d’appliquer « un mécanisme permanent pour la relocalisation des demandeurs
d’asile », Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, substitue la
technique à l’anthropologie, la gestion à la politique, l’Europe-juridiction à l’Europe-
civilisation, l’axiologiquement neutre patriotisme constitutionnel au patriotisme de
compassion.

Notre époque, qui se proclame ouverte et tolérante pour mieux se repentir d’un passé repeint
en noir, donne ses lettres de noblesse au nihilisme. L’incontinence a assez duré. Si, comme
disait Régis Debray, «l’appartenance nationale fait partie de ces infortunes providentielles
qui empêchent les hommes de se prendre pour des Dieux », alors la frontière n’est pas signe
de fermeture, mais promesse de rencontres. Aimer son prochain et aimer sa patrie, les deux
facettes d’une même pièce.

Max-Erwann Gastineau

Diplômé d'histoire et de science politique, membre de la rédaction de la revue Limite