Il nous reçoit en short dans sa villa près d’Avignon, où il passe une partie de l’année avec Suzanne, sa femme et complice depuis près de 60 ans. Ils se sont rencontrés sur les bancs de la rue d’Ulm. Jacques Jul­liard, 83 ans, est l’un des derniers intellectuels français. Dans son panthéon : Pascal, Péguy et Proudhon et Simone Weil. Comme ses modèles, il est un homme libre, qui se moque d’être rangé du côté des réacs, se rit des étiquettes et écrit autant au Figaro qu’à Marianne. Sous un soleil d’août tout camusien, dans le bruit des cigales, nous parlons de la gauche, une passion pour l’historien, une conviction pour le syndicaliste chrétien. Avant que je ne m’échappe en taxi, nous évoquons dans son salon les ombres de Mitterrand, Rebatet et Dostoïevski. Il me glisse cette ultime considération : « Finalement, la droite, c’est le Grand Inquisiteur, qui soulage la faiblesse humaine, par le miracle, le mystère et l’autorité. La gauche, c’est le Christ, qui embrasse le Grand Inquisiteur, dans une ultime promesse d’amour et d’héroïsme. »

 « Aucune opposition n’est plus décevante que l’opposition gauche/droite » écrivait Emmanuel Mounier, qui décrivait ce clivage – ou plutôt ce tempérament – entre d’un côté un attachement aux structures de l’ordre et à l’idée de permanence, et de l’autre une prédilection pour la spiritualité du progrès et l’idée de justice. Ce clivage insatisfaisant est-il aujourd’hui dépassé ?

Avant toute chose, il faut noter que la distinction gauche/droite s’est imposée même à ceux qu’elle agace, particulièrement à droite. On cite toujours ce mot d’Alain : « Quand on me demande si la coupure entre gauche et droite a encore un sens, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche ». Cette vérité l’est beau­coup moins aujourd’hui. Les sondages montrent que la défiance à l’égard du clivage droite/gauche n’a cessé de croître à gauche. La distinction entre gauche et droite a été historiquement portée par la gauche, une gauche qui a tou­jours assumé la fierté d’appartenir à un camp, tandis que ce n’est que très récemment que le fait d’être de droite a été revendiqué comme une fierté. La gauche, héritière de la Révolu­tion, était à l’aise dans les institutions et les cadres de pensée officiels, alors que la droite s’est considérée longtemps comme une anti-gauche, contre-révolutionnaire.

La grande distinction que retient Mounier est finalement celle de François Gogel, historien de la Troisième République, qui distinguait entre parti de l’Ordre et parti du Mouvement. Cette distinc­tion n’est pas propre à la France, elle existe par­tout, à partir du moment où il existe une Assem­blée délibérante, selon des lois presque mathéma­tiques. Cette distinction n’est peut-être pas sensée mais elle est incontournable. On assiste à une dévalorisation du clivage droite/gauche, mais je ne crois pas qu’il s’agisse d’un prélude à sa disparition. Ce clivage a perdu de sa valeur idéologique, il n’a rien perdu de sa valeur opérationnelle.

Qu’est-ce que la gauche? Est-ce une idée consubstantielle à la Modernité ?

La distinction entre Ordre et Mouvement peut remonter à l’Antiquité, à Rome on se disputait déjà entre le Sénat et les Gracques. Mais la gauche naît véritablement au XVIIIème siècle. Les Lumières ne sont pas de gauche, et certains philosophes ne se sont pas privés de défendre le despotisme éclairé. Mais la gauche a assumé les Lumières, et rétrospectivement, elle s’en est réclamée. La gauche surgit lorsqu’à l’idée de la rationalité des Lumières, s’est ajoutée l’idée de justice sociale. De cette al­liance entre justice et science, surgit au XIX° siècle l’idée de Progrès. Au XVIIIème siècle, les philosophes sont par­tisans de la Nature et sont hostiles au progrès. Rousseau en est l’emblème le plus signi­ficatif, bien qu’il ait in­venté le concept de per­fectibilité. C’est à la fin du XVIIIème que Turgot et Condorcet définissent le progrès. Pour Con­dorcet, le progrès, c’est d’abord celui de l’esprit qui invente la technique, la technique qui permet l’amélioration matérielle, et le progrès matériel qui engendre le progrès moral. C’est ce que pensent Victor Hugo, Auguste Comte, Marx et les Républicains de la Troisième République. « Le Progrès calme et fort et toujours innocent / Ne sait pas ce que c’est que de verser le sang » écrit Hugo dans Les Châtiments. C’est d’un optimisme extraordinaire. Cette connexion entre progrès scientifique et progrès moral s’est fracassée au milieu du XXème siècle, quand la patrie de Kant et de Goethe a donné naissance à Auschwitz. La gauche ne s’est pas rendu compte à quel point le nazisme a été une défaite pour l’idée de progrès. Or, qu’est-ce que la gauche sans le progrès ?

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14570676_10210200036215575_1263103504872960464_oLa suite est à lire dans le quatrième numéro de la Revue Limite, en vente uniquement en librairie (liste des 250 points de vente).

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Eugénie Bastié

Rédactrice en chef de Limite (Politique)
Journaliste au Figaro