Isabelle Saporta est docteur en sociologie et j
ournaliste. Déjà auteur du « Livre noir de l’agriculture », et de « Foutez-nous la paix», elle fait paraître cette année, « Du courage », aux éditions Fayard. Après avoir dressé dans le premier entretien accordé à Limite le constat d’une agriculture écrasée par le productivisme, l’Union européenne et les normes, elle propose des solutions pour retrouver à la fois une souveraineté alimentaire et une agriculture soutenable. L’espoir réside selon elle dans le combat des paysans qu’elle a rencontrés. Ce qui implique d’en finir avec un jacobinisme étouffant, afin d’agir davantage au niveau local.

 

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Limite – Ce qui ressort du premier entretien que vous nous avez accordé est que la première solution à prendre pour nos éleveurs et nos paysans est de « leur foutre la paix », titre de l’un de vos précédents ouvrages. Que faire de la FNSEA ?

Isabelle Saporta – Il faut un rapport de force ! Lorsque Stéphane le Foll a voulu fixer le prix du porc, il a eu contre lui la FNSEA qui faisait semblant d’être avec lui et surtout toutes les grandes coopératives industrielles qui ont menacé d’exclusion leurs adhérents, les éleveurs, s’ils ne rentraient pas dans le rang. Le ministre, par conséquent, n’est pas allé au bout. Il faut en finir avec cette intimidation.

Il faut que dans les chambres d’agriculture d’autres syndicats soient davantage représentés. Aujourd’hui ce sont les mêmes qui dirigent les chambres, les interprofessions et tous les lieux de pouvoir qui dictent une politique productiviste passéiste. Il y a deux manières d’agir : faire de l’entrisme dans les chambres d’agriculture ou, comme au Pays basque, créer une contre-chambre. Je ne mets pas tout le monde dans le même panier : il y a des chambres d’agriculture qui font du bon travail. Cependant, la société civile doit peser via de nouvelles formes de représentativité. Il faut comprendre que là où cela fonctionne aujourd’hui, les éleveurs et les paysans sont dans la désobéissance civile !

Cette désobéissance peut-elle aussi s’appliquer à l’Union européenne ? S’il est impossible de changer les choses à échelle supranationale, ne faut-il pas envisager d’agir à échelle nationale ou locale ?

Je suis d’accord pour agir alors au niveau local. Chaque territoire devrait avoir la possibilité de mettre en œuvre des mesures sans avoir des bâtons dans les roues de la part de l’administration centrale. Aujourd’hui, quand vous souhaitez acheter local pour les cantines, il faut contourner les réglementations actuelles sur la distorsion de concurrence. Stéphane le Foll s’est même fendu d’un fascicule de 95 pages pour expliquer comment contourner les réglementations : c’est quand même ubuesque ! Le manger local dans les cantines n’est évidemment pas pour plaire aux grands groupes à qui nous avons donné des délégations de services publics.

De plus en plus fréquemment, des modèles alternatifs se développent au niveau local avec les citoyens, et parfois même avec les grandes surfaces en se mettant d’accord sur un prix garanti en échange de produits de qualité. Dans le deuxième cas, les agriculteurs et les éleveurs se font réprimander pour « entente illicite » par les services administratifs, contre toute logique !

Il est pourtant absolument vital de décoloniser la province, pour reprendre le titre du dernier ouvrage de Michel Onfray. La France meurt de son jacobinisme. Laissons le génie girondin s’exprimer et revivifier notre pays ! Nous avons tout à y gagner : la dépollution des cours d’eau, la création d’emplois, la revalorisation de nos agriculteurs, et la revivification de nos territoires. Inversons la logique : Subventionnons ceux qui font la diversité de nos paysages plutôt que les grandes surfaces qui la détruisent !

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Vous évoquez les grands groupes. Que peut-on faire face à eux ?

Dans le précédent ouvrage, je prenais le cas de Lactalis : on offre sur un plateau à ces grandes firmes des usines, on prend en charge leurs évacuations d’eaux usées. Puis du jour au lendemain, ils décident de la fermer, arguant qu’elle n’est plus assez rentable- quand bien même est-elle largement bénéficiaire !- et on se retrouve avec des ouvriers au chômage, des éleveurs sans débouchés, et des stations d’épuration surdimensionnées… On paie donc pour que ces groupes malmènent les éleveurs et leurs salariés !

Nos hommes politiques sont trop complaisants face à eux, étant très sensibles au chantage à l’emploi. Ce qui est absurde. De toute façon, non seulement ils en créent beaucoup moins que le modèle non productiviste, mais ils partiront demain, car ils trouveront toujours moins cher ailleurs !

Avec le passage à un système d’étiquetage non obligatoire, il y aura un progrès d’effectué. Les consommateurs sauront que le produit n’est pas de bonne qualité s’il n’y a pas d’étiquetage sur celui-ci. Et pourront choisir de le boycotter.

Le complément indispensable à ce type de mesure est l’éducation du consommateur. Êtes-vous favorables à un cours d’éducation au goût ?

Oui. Je pense qu’il faudrait revenir à des leçons de choses. Aujourd’hui, il y a une fracture alimentaire. Un fils de cadre a cinq fois moins de risques de devenir obèse qu’un fils d’ouvrier. Les bourgeois emmènent leurs enfants sur les marchés et leur montrent ce que sont les fruits et les légumes. Aujourd’hui ce qui est fait dans les écoles, c’est une éducation au goût qui est très complexe et sans résultat. Je me rappelle de Jean-Pierre Coffe montrant à des enfants une endive et leur demandant de quoi il s’agissait. Un élève avait répondu que c’était une banane ! Il faut en revenir aux choses simples.

Il arrive aussi fréquemment que des élèves, pour nommer le goût des aliments, répondent en citant des marques. Faut-il agir contre la publicité ?

Le professeur Hercberg a été attaqué pour son combat en faveur de l’étiquetage des produits parce qu’il ouvrait ainsi la porte à deux choses : la taxation des produits les moins bons pour la santé et l’interdiction de la publicité pour ces mêmes produits. Ce sont là en effet deux grands enjeux.

Pour faire face au rouleau compresseur de ces grands intérêts, c’est à nous citoyens d’agir et de résister à notre façon. Tout d’abord, en ne nous laissant pas mener par le bout du nez…

Laurent Ottavi

Etudiant en histoire, contributeur à Atlantico et Liberté Politique.