Parce que Noël n’est pas très loin et que nous ne pouvions pas débuter cette nouvelle année sans laisser la parole à Fabrice Hadjadj, Limite publie le texte qu’il a écrit il y a quelques jours sur la drôle de crèche « laïque » de la Mairie de Brignoles (Var). Ce texte est paru initialement dans l’hebdomadaire suisse L’Echo Magazine.

C’est une grande tradition que celle des santons de Provence. Elle vient parachever la crèche initiée par François d’Assise. Parce qu’il y a là l’homme et la femme devant l’enfant – double différence originelle (des sexes et des générations) et socle de l’ouverture à toutes les différences – viennent aussitôt après les bêtes et les anges,  les brins d’herbes et les étoiles, les pauvres (bergers) et les riches (mages), puis, de fil en aiguille, tous les types et typesses du pays, le paysan, la poissonnière, le pistachier, la fileuse, le charron, la vieille un peu sorcière, le gendarme, le maquignon, etc. Tout le cosmos se réinvente autour du divin nouveau-né, et toute une économie villageoise, avec ses costumes bien distincts et ses réciprocités évidentes, y trouve sa sanctification.

Cette année, le maire de Brignoles, sous-préfecture du Centre-Var, a tenté d’allier les tendresses de la tradition et les valeurs de la République. Il a repris toutes les figurines, exceptés Marie, Joseph et Jésus. Le bœuf et l’âne sont seuls dans l’étable et ne réchauffent personne. Les trois rois se conservent comme une annonce des United Colors of Benetton. Puisqu’il n’y a rien à adorer, et n’importe quoi à consommer, les santons – ou plutôt les « laïcons » – sont tous tournés vers le spectateur. Et ce dernier n’étant plus invité à s’agenouiller devant le Verbe fait chair n’a plus qu’à tenir debout devant le Vide.

Oh ! ce maire n’est pas mauvais bougre. Il reste attaché à une certaine mémoire de carte postale. Bien qu’elle soit depuis longtemps détruite par son administration, l’économie villageoise le fait encore rêver. Il n’a pas remplacé la bigarrure des métiers par l’uniformité des employés de bureau les yeux invariablement fixés sur leur iPhone (ou leur Samsung Galaxy, car là se trouve désormais la différenciation première). Il n’a pas non plus songé à mettre deux femmes ingénieurs fascinés par l’avènement d’un petit cyborg sur des câbles qui ressemblent encore un peu à de la paille. À dire vrai, s’il n’a pas mis la Sainte Famille, c’est pour n’avoir pas à fêter le Ramadan. Le principe de neutralité l’eût forcé à compenser le Christ par Mahomet. Reste cette question qui le hante : pourquoi maintenir le clocher de l’église Saint-Sauveur ? pourquoi continuer avec le dimanche comme jour chômé ? Est-ce que ce ne sont pas encore des affirmations trop massives du christianisme ? Ne faudrait-il pas étendre l’empire du Vide fait cher (car tout cela doit être un peu rémunérateur) ?

Crédit photo : Modern Nativity ©

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite