Chaque semaine, le philosophe Fabrice Hadjadj nous fait le plaisir de sa présence dans nos colonnes. Contre l’empire d’une technique aliénante, Les « Dernières Nouvelles de l’Homme » (#DNH) portent le cri d’alarme – et d’espérance – de ceux qui veulent rester humains, rien qu’humains.

Peut-on vraiment gagner du temps ? La course, par exemple, est-elle un progrès dans la marche ? Correspond-elle à une marche en accéléré ? Après avoir bousculé un enfant au point de lui plonger le nez dans sa boule de glace, puis maudit une vieille dame parce qu’elle trottinait trop lentement, il est permis d’en douter. Le coureur a un rapport au monde différent du marcheur. Son monde n’est pas celui d’une contemplation ni d’une prévenance à l’égard de ce qui l’entoure. Il se constitue de deux genres de réalité qui n’ont de rapport qu’à sa vitesse – celles qui la favorisent, celles qui la ralentissent. Car il n’a les yeux fixés que sur sa performance et la ligne du finish. Suis-je sur le point de rater mon train ? Je m’élance, et plus mon environnement est flou, plus il devient cette fumée qui fuit en arrière et ne laisse voir que le couloir dégagé d’une piste de sprint, mieux c’est. Qu’on ne me parle pas de rencontre alors, même d’un ami – surtout d’un ami !

Je ne prononce pas ici un jugement de valeur. La course remonte à la préhistoire. L’homme des cavernes s’est assez tôt aperçu qu’elle valait mieux que la marche quand il était poursuivi par un tigre à dents de sabre ou par une tante hirsute qui voulait le marier à une demoiselle encore mal sortie du stade australopithèque… Je constate seulement que la course n’est pas une amélioration de la marche, mais un passage à autre chose. Ou, de manière plus générale, que le changement de vitesse, qui n’apparaît d’abord que comme un changement quantitatif, aboutit en vérité à un changement qualitatif, sinon à un changement de nature. Vous dansez le rock et vous faites tournoyer votre partenaire : à partir d’une certaine vitesse, celle-ci sort de la danse et passe à la centrifugeuse. Vous caressez cette même personne : accélérez le mouvement de votre main, la caresse laisse place à la friction, et la personne se demande si votre libido ne vous pousse pas plutôt à poncer des planches.

La prétendue « lecture rapide » est assez représentative de ce phénomène. Elle ne perfectionne pas la lecture. Elle la dénature. Lire, du latin legere, c’est cueillir, recueillir un écrit de telle sorte qu’on le ramène à la parole vive, qu’on l’écoute d’une voix tout intérieure, avec sa cadence, son intimité, son interpellation…

La prétendue « lecture rapide » est assez représentative de ce phénomène. Elle ne perfectionne pas la lecture. Elle la dénature. Lire, du latin legere, c’est cueillir, recueillir un écrit de telle sorte qu’on le ramène à la parole vive, qu’on l’écoute d’une voix tout intérieure, avec sa cadence, son intimité, son interpellation… La « lecture rapide » ignore ce recueillement : dans sa diagonale, dans son défilé, elle pioche, extrait ce qui l’intéresse et donc soustrait le reste, ne retient du discours que de l’information attendue. Les textes finissent pas s’adapter à elle. Ils se réduisent à des notifications. Ils abandonnent toute pensée et toute poésie…

Il en va de manière analogue avec le productivisme agricole. Lorsqu’on fait pousser l’herbe en tirant dessus, on augmente peut-être le rendement, mais on change d’activité : il n’y a plus de paysannerie – plus d’agriculture en rude consonance avec une terre, avec un pays, impliquant donc une certaine inscription cosmique ; il y a une exploitation agricole – une agriculture en relation d’abord avec l’industrie innovante, imposant une hyper-réactivité technologique et marchande, où les catalogues de produits chimiques et de machines sophistiquées l’emportent sur la suite des saisons.

En 1939, dans Terre des hommes, Saint-Exupéry fait l’éloge de l’avion, « instrument [qui] nous a fait découvrir le vrai visage de la terre ». Par sa vélocité, par sa hauteur, par sa trajectoire rectiligne, loin des lacets de la route épousant les méandres du terrain, la machine volante donne une conscience de l’unité de la planète, et de la relativité des frontières. En 1944, Saint-Exupéry se ravise. Il s’en ouvre dans sa dernière lettre, écrite la veille de sa disparition au-dessus de la Méditerranée. Il y évoque une expérience quatre années en arrière : « En Octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2-33 avait émigré, ma voiture étant remisée exsangue dans quelque garage poussiéreux, j’ai découvert la carriole et le cheval. Par elle, l’herbe des chemins. Les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière les vitres à 130 km à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lentement fabriquer des olives. Les moutons […] redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens puisqu’ils la broutaient. — Et je me suis senti revivre dans ce seul coin du monde où la poussière soit parfumée (je suis injuste, elle l’est en Grèce aussi comme en Provence). Et il m’a semblé que, toute ma vie, j’avais été un imbécile… »

Il est certain que l’avion opère un certain dévoilement du monde. Mais s’agit-il de son « vrai visage » ? Les observations qui précèdent nous mènent à deux conclusions. La première, c’est que chaque chose a sa durée propre, incompressible. Prétendre, par rapport à cette durée essentielle, gagner du temps, ne peut que le faire perdre, et perdre la chose avec lui. Celui qui va plus vite que la musique perd la bénédiction des Muses. Celui qui ajuste la croissance des végétaux et des bêtes à la vélocité croissante de ses machines, obtient certes des chiffres formidables, mais dans une campagne dévastée.

Seconde conclusion : lorsqu’on a vécu avec les progrès de l’aviation, il est possible, soudain, de découvrir la carriole. Ce que ne pouvait faire celui pour qui la carriole était le grand moyen de transport. Peut-être est-ce le sens ultime de l’innovation. Nous faire naître sur roulettes, dans un train à très grande vitesse, de telle sorte que nous puissions découvrir la marche – et que la marche nous apparaisse à la fin, à la toute fin, alors que nos jambes vont disparaître, comme la grande merveille, la grande nouveauté méconnue, celle qui recèle l’élan le plus vif et le plus humain.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite