Chaque semaine, le philosophe Fabrice Hadjadj nous fait l’honneur de sa présence dans nos colonnes. Contre l’empire d’une technique aliénante, Les « Dernières Nouvelles de l’Homme » (#DNH) portent le cri d’alarme – et d’espérance – de ceux qui veulent rester humains, rien qu’humains.

Une célèbre fresque du XVe siècle, peinte par le vénitien Vicenzo Foppa, représente le jeune Cicéron en train de lire. Il est assis devant une fenêtre, les jambes curieusement écartées, et le visage penché sur un livre qu’il tient dans sa seule main gauche, la droite reposant sur sa cuisse ; mais surtout, sa tête tout entière est encadrée et contrastée par la noire frondaison des arbres à l’arrière-plan. Le lien de l’arbre au livre est celui du papier, et si l’on ajoute le bois du banc sur lequel le jeune homme est assis, alors tout l’acte de la lecture est enveloppé par la discrète présence du végétal. Le verbe legere lui-même, « lire », renvoie originellement à l’acte de lier des gerbes ou de cueillir des fruits. On l’entend encore dans intelligere et diligere, comme si, en latin, « comprendre » et « aimer » se fondaient encore sur un certain sens agricole.

Les cours de « culture générale » nous rappellent que le terme de culture, pris au sens moderne, vient de Cicéron dans ses Tusculanes, et ils nous servent automatiquement la citation : « Cultura animi philosophia est – la philosophie est la culture de l’esprit. » Heidegger entendait dans ce passage de la philosophia grecque – amour de la sagesse – à la cultura latine – agriculture appliquée à l’âme – une déchéance de la pensée. De fait, on y passe d’un amour à une technique. Il s’agit de labourer, de semer, de soigner – en vue d’un certain rendement. Il n’y va plus de la gratuité d’une passion mais de l’efficacité d’un labeur.

Il faut cependant considérer le contexte dans lequel apparaît la formule de Cicéron. Elle répond à une objection qui marque les limites de l’enseignement philosophique : « N’y a-t-il pas à craindre que les louanges dont vous comblez la philosophie ne soient bien mal fondées ? Car, puisque ses plus habiles maîtres ne sont pas toujours d’honnêtes gens, ne s’ensuit-il pas qu’elle n’est bonne à rien ? » L’interlocuteur de Cicéron lui fait remarquer l’écart fréquent chez les philosophes entre les paroles et les actes, entre l’ordre spéculatif et l’ordre pratique, un peu comme quelqu’un qui face au pharisaïsme en conclurait à la vanité de la religion : on se bourre le crâne, on se monte la tête, mais le cœur reste un cloaque. C’est à ce moment que Cicéron réplique par une comparaison agraire : « De même que tous les champs, quoique cultivés, ne rapportent pas, et qu’il n’est point vrai, comme l’a dit un de nos poètes, Que de soi le bon grain, sans besoin d’aliment, / Dans un champ, même ingrat, sait croître heureusement ; de même, tous les esprits, quoique cultivés, ne fructifient point. Et, pour continuer ma comparaison, je dis qu’il en est d’une âme heureusement née, comme d’une bonne terre ; qu’avec leur bonté naturelle, l’une et l’autre ont encore besoin de culture, si l’on veut qu’elles rapportent. » Il faut que ça rapporte : Heidegger n’a pas tout à fait tort. Mais comment cela rapporte-t-il ? Par un productivisme ? Par une efficience volontaire ? Non, si puissante que soit notre technique, elle n’est rien sans la vertu de la bonne terre. Tout rendement présuppose un don initial, une grâce, une bonté dont nous ne sommes pas la source mais qui est donnée par Bacchus et Cérès, et c’est pourquoi l’agriculture appelle d’elle-même au culte religieux, et que l’action de grâce est requise avant même la récompense du mérite.

Vincenzo Foppa, "Le Jeune Cicéron à la lecture", 1464, fresque, 99 × 133 cm, The Wallace Collection, Londres

Vincenzo Foppa, « Le Jeune Cicéron à la lecture », 1464, fresque, 99 × 133 cm, The Wallace Collection, Londres

Dans son Caton l’Ancien, Cicéron insiste sur cette générosité de la bonne terre : « En effet, les agriculteurs ont un compte ouvert avec la terre, qui jamais ne repousse leur pouvoir et jamais ne rend sans intérêt ce qu’elle a reçu, mais donne un revenu parfois petit, le plus souvent considérable. » L’affirmation se retrouve dans la parabole du semeur, où la bonne terre donne « 100 pour un, 60 pour, un, 30 pour un » (Mt 13, 9). On a l’impression d’être devant un pari sportif ou un placement financier, et que le champ, au final, offre de plus gros rapports que la bourse. La différence essentielle vient de la manière dont ce rapport advient : non point par nos seules spéculations et trafics, mais par une offrande première, indue, de sorte que la ratio cum terra, le « compte » ou la raison que nous avons avec la terre, relève d’une technique qui ne prétend pas avoir l’initiative ni l’emprise, et donc qui respecte et plus encore célèbre une donation première. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, mais il ne faut pas non plus mettre les bœufs avant les dieux.

Dans son Traité des Devoirs, s’interrogeant sur la hiérarchie des métiers rémunérateurs, Cicéron en arrive à cette évidence oubliée : « De toutes les choses par lesquelles on acquiert des richesses, aucune n’est meilleure que l’agriculture, aucune n’est plus généreuse, plus douce, plus digne d’un homme libre. » En revanche, précise-t-il aussitôt, rien n’est plus indigne pour celui-ci que de faire du commerce. Notre époque a entièrement inversé cet ordre hiérarchique. Elle ne voit plus que l’agriculture est non seulement le fondement de l’économie et de la justice (parce qu’elle produit les nourritures premières), mais qu’elle est aussi un modèle pour toute action : avec elle, et tant qu’elle n’est pas défigurée par le technocapitalisme, il s’agit d’accompagner avec gratitude un dynamisme naturel, et non de l’arraisonner par des tours de passe-passe.

Ailleurs, dans ses Tusculanes, Cicéron propose une singulière preuve de l’immortalité de l’âme, qu’on pourrait appeler preuve par les arbres : « Les hommes travaillent pour un avenir qui ne sera qu’après leur mort : “Nous plantons des arbres qui ne porteront que dans un autre siècle“ dit Cecilius dans les Synéphèbes. Pourquoi en planter, si les siècles qui nous suivront ne nous touchaient en rien ? Et de même qu’un homme qui cultive avec soin la terre, plante des arbres sans espérer d’y voir jamais de fruit : un grand personnage ne plante-t-il pas, si j’ose ainsi dire, des lois, des coutumes, des républiques ? » Il serait sans doute bon que nos politiques qui font campagne en ignorant les campagnes passent quelques années à planter des arbres, pour retrouver le temps long de la vraie culture, la dignité des hommes libres et le sens du bien commun.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite