Pour vous, qu’est-ce que réussir ? A la rentrée scolaire, la question se pose : réussir à l’école, c’est quoi ? Obtenir son diplôme, améliorer sa moyenne ? Même si certains répondront par de nobles motifs – être heureux, trouver sa voie – cela se confond très vite avec la réussite sociale : avoir une situation, être estimé…

Illustration d’Emma Bertin

Albert Thierry, instituteur au début du XXe siècle, nous a laissé sa vision de ces objectifs de réussite : il les englobe tous dans le « Parvenir », pour les rejeter et prôner le refus de parvenir : abandonner l’idée de se hisser seul dans la hiérarchie sociale. « Refuser de parvenir ce serait (pauvres surtout mais riches aussi) renoncer à acquérir (conserver) la richesse [et avec elle] l’autorité sociale, prestige ou charge, le loisir, le luxe, la jouissance, le faux amour, la liberté d’être injuste. »

A la radicalité du propos, Albert Thierry joint la force de l’exemple. Elève brillant à Normale Sup’, il refuse d’enseigner au lycée pour être instituteur auprès des enfants de toutes conditions ; en 1914, il est volontaire au front et refuse d’être officier pour rester avec ses compagnons jusqu’à sa mort au combat en mai 1915, à près de 34 ans. Il se souvient qu’il est fils de maçon et aurait vécu comme une trahison du peuple l’acceptation d’honneurs. C’est dire combien Thierry rejette la méritocratie ! Elle est faite, dit-il, pour enlever au peuple ses meilleurs éléments et les couper de leurs origines, les rendre incapables, sous les ors du système, de réfléchir comme le peuple, de retrouver les sensations populaires. Dès lors, le parvenu fait partie de la bourgeoisie et volens nolens entretient les injustices. A ses yeux, pas de clémence alors pour le système scolaire établi : « c’est la pompe à parvenir, et l’ascenseur des parvenus ». C’est ici l’instituteur influencé par l’anarchisme proudhonien et formé au syndicalisme révolutionnaire qui parle.

Un ami de Péguy

Mais le refus de parvenir n’est pas seulement une critique sociale. C’est aussi un avertissement au bon élève, une vision morale pour la personne de celle ou celui qui peut réussir. Contre l’injustice sociale et la passion intérieure de l’ambition : « refuser de parvenir serait alors à la fois remédier à ce trouble extérieur en tarissant son principe, et remédier au trouble intérieur en assainissant le désir de l’homme », ce qui en fait donc un principe de paix intérieure personnelle et nationale. Contre toute tentation à l’inaction, « ce n’est ni refuser d’agir ni refuser de vivre : c’est refuser de vivre et d’agir pour soi et aux fins de soi. »

Thierry enfin incite à se cultiver et fortifier son esprit, mais pour servir et non se servir. Le mot d’ordre de cet ami de Péguy rejoint les plus nobles sentiments et le sens du sacrifice, car il le fonde sur l’amour des plus petits et en fait un vœu « de se dévouer au juste et au plus juste ». Cela prépare « une véritable réfection de l’homme ». Que l’école fasse des hommes et non des parvenus : ce serait la plus belle des réussites !

Cette chronique a été publiée dans le numéro 24 de la revue Limite. Il peut s’acheter sur le site de notre éditeur. Et si vous aimez Limite, abonnez-vous !

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