Au cœur d’un brûlant mois de juillet, j’ai contemplé le jardin des Bénédictines de Martigné-Briand dans l’Anjou à toutes les heures du jours, du lever du soleil, dans la lumière pâle du matin frais, jusqu’à l’heure bleue, où l’été les plantes trop longtemps baignées de soleil exhalent leurs verts parfums tandis que les oiseaux hurlent de joie dans les cieux.

Ces délicieuses immersions méditatives dans le potager et verger des religieuses – privilège accordé par Mère Céline qui avait accepté de m’accueillir au sein de sa communauté plutôt qu’à l’hôtellerie – étaient nourries de temps de prière et lectures lors des offices, dans une symbiose parfaite. Et puis aussi de discussions lumineuses avec chacune des religieuses qu’entrecoupaient de longs et fructueux temps d’un silence propre aux environnements monastiques. Avec Sœur Marie, je discutai ainsi de son petit jardin de fleurs qu’elle me présenta religieusement avant de me montrer son laboratoire improvisé de pousses et boutures qui lui apprenaient tant sur le mystère de la vie. Sœur Claire, responsable du potager, me parla quant à elle de sa créativité de musicienne – Sœur Claire fut violoniste avec d’embrasser la vie monastique – exprimée par la culture des fruits et des légumes qui ravissaient les papilles des autres religieuses à table. Enfin, les liens insoupçonnés entre méditation zen et prière catholique furent le sujet d’une conversation exaltante (prolongée plus tard par des lecteurs que celle-ci me conseilla) avec Sœur Samuel, grande passionnée du dialogue inter-religieux qui avait voyagé en Japon et au Inde pour aller à la rencontrer des moines et moniales hindoues et bouddhistes, et qui d’un air espiègle m’affirma que ses plus belles méditations (terme à prendre ici au sens large !) furent celles qu’elles fit parmi les moines bouddhistes japonais.

Un écrin de verdure secret

Je suis venue voir un jardin au cœur de l’Anjou cultivé par des religieuses selon les méthodes de la permaculture, curieuse de comprendre comment pouvait être réalisée l’alliance entre tradition monastique et écologie intégrale. J’ai vu bien sûr, et j’ai été fascinée par la vigueur de plantes cultivées pour n’être que plus libres et vaillantes, à qui il était permis d’exprimer avec majesté « la magnifique ambition d’envahir et de conquérir la surface du globe en y multipliant à l’infini la forme d’existence qu’elles représentent » comme l’a si bien écrit le poète Maurice de Maeterlinck dans L’Intelligence des fleurs. Le jardin des Bénédictines de Martigné-Briand m’est ainsi apparu comme un écrin de verdure secret, niché dans de monotones champs de vignes qui semblaient s’étirer à l’infini autour du monastère. Bien sûr, un jardin cultivé selon les règles de la permaculture requiert, il faut bien le dire, une révolution du regard pour des esprits imprégnés du canon des jardins à la française où le végétal est mis au pas d’une esthétique de la linéarité et la symétrie, et dont la stricte géométrie des potagers de nos grands-parents hérite certainement. Apprécier le paysage de permaculture nécessite de se libérer de ces idéaux grandioses et un peu trop compassés. Il faut ainsi se laisser séduire par le charme de la jungle, par cette profusion joyeuse et un peu folle du végétal pour s’éprendre doucement ainsi de sa beauté sauvage qui, dans les allées de courgettes et de salades, laisse allègrement pousser des gerbes de bourrache et jaillir les longues tiges des tournesols violets, des fleurs de topinambours et des roses trémières.

Généreuses figues vertes

Il y avait aussi bien sûr quelques déconvenues liées aux caprices des saisons au jardin de ces Bénédictines : ainsi, le verger de pêches n’avait rien donné ou presque, à causes de gelées à l’orée du printemps qui ont eu raison des fleurs de pêchers sitôt épanouies. On se consolait néanmoins au dessert avec d’autres plaisirs d’été : premières poires, généreuses figues vertes qu’il fallait se dépêcher de cueillir chaque matin avant que les oiseaux du jardin en fassent leur propre dessert, et myriades de petites baies dont j’ai ainsi découvert l’existence. Ce que l’on ne mangeait pas au dessert allait tout droit dans les chaudrons de la confiturerie où mijotaient des mélanges aussi subtiles qu’originaux, comme la pastèque aux trois agrumes et la poire au gingembre. En amont de ces délices, la permaculture requiert aussi, et peut-être ne le dit-on pas assez encore, un travail rude de la terre dont j’ai fait l’expérience. Essayez donc de désherber un potager trois heures durant sous un soleil plomb armé d’une vieille binette, d’un pauvre chapeau, de vos mains à la peau trop tendre et de votre fragile révérence pour ces délicieuses petites fraises charnues qui seraient trop vite étouffées par les plantes sauvages aux redoutables racines (plutôt que « mauvaises herbes », restons courtois), et vous verrez. Il faut une immense patience, une volonté chevillée au corps, et une foi certaine dans cette belle fiction qu’est la « nature » pour ne pas faillir dans cette noble et éprouvante mission en se laissant aller à des méthodes moins chronophages (vous devinez lesquelles…).

Conversion permaculturelle

C’est sans doute lorsque mes mains étaient plongées dans la terre sèche, blessées par les ronces et les pierres que j’ai le mieux compris ce qui avait permis à une communauté de Bénédictines de l’Anjou de faire de la permaculture, par-delà un concours de circonstances ( le départ à la retraite d’un jardinier aux méthodes “conventionnelles” et au goût pour les potagers aux allées bien léchées n’est finalement jamais qu’un coup de pouce de la Providence) : il fallait une certaine humilité – du latin humus, la terre ! – dont ces religieuses étaient déjà si pleines pour mener à bien une telle transformation. L’humilité de s’en remettre à la terre justement, de croire que par-delà les vicissitudes d’un verger de pêchers entier qui ne donne pas, d’étés si chauds qu’il est presque impossible de travailler la terre et d’arbres pillés par les oiseaux il existe un dessein profond du naturel qui ne demande qu’à rejaillir et s’exprimer après des décennies d’étouffement. Un jardin de permaculture a peut-être quelque chose en ce sens du pari pascalien : il faut y croire envers et contre tout d’abord, avec l’espoir un peu fou d’en tirer un jour une formidable récompense. Paradis sur terre s’il en est, le jardin de Martigné était ainsi baigné d’une espérance qui s’était évaporée dans les champs alentours.

Des modèles ?

J’avais ainsi naïvement cru, en arrivant à Martigné-Briand, que les monastères en chemin de conversion écologique pouvaient constituer des « modèles » en tant que microcosmes aux marges d’un monde en proie à système économique ravageur. Rien n’était néanmoins plus éloigné de l’esprit des religieuses que de « faire école », et pour cause. Croire cela, c’était en effet ignorer d’abord qu’un monastère n’est jamais si isolé ou autarcique que cela, qu’il se « nourrit » bien plutôt du monde et le porte par la prière. Il était également faux de croire qu’il y avait en matière de conversion écologique des modèles proprement dits. Ce serait mal comprendre le sens même du terme « écologie » qui ne devrait exister qu’au pluriel, puisqu’à chaque paysage « sa raison » pour paraphraser le titre du bel ouvrage d’Augustin Berque. L’écologie est en ce sens toujours à réapprendre, on ne peut lui appliquer des formules toutes faites. Enfin et peut-être surtout, le chemin de conversion écologique quel qu’il soit n’est jamais qu’un arrachement à cet « élèvement « que sous-entend l’idée de modèle. Il est bien plutôt un chemin de gravité, de “retour à la terre”. Pour Mère Céline, l’écologie est déjà au cœur de la Règle de Saint Benoît. Il suffit de relire le douzième échelon de la celle-ci consacrée à l’humilité pour comprendre qu’il y a là nulle extrapolation. Le voici en guise de conclusion :

« Que le moine manifeste toujours l’humilité de son cœur jusque dans son corps au regard d’autrui, c’est à dire qu’à l’office divin, à l’oratoire et partout dans le monastère, au jardin, en chemin, au champs ou n’importe où, assis, en marche ou debout, il ait toujours la tête inclinée et les yeux baissés. »

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