Dans son essai sorti ce mois-ci *, le militant et entrepreneur Philippe de Roux file une métaphore originale. Le monde capitaliste serait celui du Mordor, diabolique terre du Seigneur des anneaux. Les Hobbits, eux, seraient « les gens ordinaires », que l’on trouve sur les ronds-points, dans les hôpitaux, en première ligne, ou à la caisse du supermarché. Dans cet extrait, l’auteur rappelle que selon le dogme libéral, les petits doivent trinquer pour le bénéfice des plus gros et cela depuis la naissance du libéralisme.  Retour sur la question libérale avec le célèbre cas des enclosures.

*La révolution des Hobbits, édition de l’Escargot

Remontons au XVIe siècle, dans les campagnes du Royaume d’Angleterre, dont bien des comtés ressemblaient à celles de nos chers Hobbits, avec leurs maisons en toit de chaume et leurs prairies d’herbe grasse. Comme souvent, les histoires et leurs bifurcations se jouent sur de petits détails. Pour celle qui nous concerne et marque un tournant inédit, il s’agit de vulgaires enclos de pierres ou de haies pour délimiter les champs, en particulier les « vaines pâtures » régulées par les communautés villageoises, ces terres communautaires et ouvertes sur lesquelles les paysans, surtout les plus pauvres, pouvaient faire paître librement leurs bêtes.

Avec ces « enclosures », il s’agissait pour les plus riches propriétaires de délimiter leur bien privé, contre les usages immémoriaux favorisant la pâture commune des bêtes, alors que le cadastre était encore incertain. Mais surtout, il fallait libérer les champs de l’agriculture vivrière afin d’y installer de gigantesques troupeaux de moutons pour le commerce de la laine alors en pleine expansion. Face à la culture des communs, dont les monastères médiévaux furent les vecteurs innovants , la privatisation du monde était passée à une étape supérieure, accompagnée par un droit des contrats et une administration étatique et fiscale de plus en plus efficaces. Dans le même temps décroissait la confiance dans la parole et l’honneur, dans un contexte politique incertain marqué par les guerres de religions.

En raison de ce contexte d’apparence contradictoire, la confiance économique du royaume se fondait sur une vision pessimiste de la personne, perçue comme un « loup pour l’homme », comme le disait Hobbes, un des philosophes les plus en vue de l’époque. L’Angleterre honorait toujours ses dettes, permettait les premières accumulations massives de capital financier de ces entrepreneurs dont les investissements se trouvaient sécurisés, mais au prix d’un appauvrissement de toute une partie de sa population dont plusieurs révoltes furent réprimées dans le sang.

C’est dans ces campagnes que commença le long exode des familles pour aller trouver refuge dans la dureté extrême des faubourgs des villes naissantes. Un homme politique célèbre et prophétique, Thomas More, écrivit dès 1516 : « Vos moutons, que vous dites d’un naturel doux et d’un tempérament docile, dévorent pourtant les hommes… ». La veille de son exécution, alors qu’il s’était élevé aussi contre la démesure du pouvoir royal et croupissait dans un cachot humide, ce noble Hobbit trouva la force de revenir encore à l’essentiel dans une prière pleine d’humour : « Donne-moi une bonne digestion, Seigneur, et aussi quelque chose à digérer… ».

Deux siècles plus tard, alors que le grand mouvement des clôtures s’achevait, les premiers économistes libéraux théorisaient que ces vies sacrifiées étaient « le prix à payer » pour les besoins de main-d’œuvre bon marché des fabriques de la société industrielle naissante et le bonheur des générations suivantes qui seraient nécessairement comblées de biens. « La fin est dans les moyens, comme l’arbre dans la semence », disait Gandhi. C’était bien mal parti.

Le fameux coup de l’omelette

Depuis, tous les pays semblent condamnés à passer par ce cycle angoissant pour atteindre le Graal d’une consommation de masse de plus en plus uniforme. Une consommation de masse portée par une financiarisation démesurée, qui n’est que le reflet d’un rapport de force inégal, permettant à certains groupes d’accumuler un cash aussi considérable qu’inutile. Pour mieux comprendre les mécaniques de la finance contemporaine et les solutions proposées, on se reportera au livre de Christophe Jadeau, la Finance Inclusive, dont trois citations en disent long sur le prix à payer pour faire tourner une économie en perpétuelle surchauffe, sorte de canard sans tête au bord du gouffre.

Le philosophe Jean-Claude Michéa dans Notre Ennemi le Capital d’abord : « Il y a déjà bien longtemps que le moteur principal de l’économie capitaliste mondiale n’est plus, comme aux plus beaux jours de l’époque fordiste, la production de marchandises concrètes […] mais celle du « capital fictif », c’est-à-dire de cette somme fabuleuse de paris spéculatifs (toute reconnaissance de dette engageant, par définition un pari, d’autant plus spéculatif qu’elle a été « titrisée ») sur une richesse économique à venir dont on espère seulement – en croisant les doigts – qu’elle finira, un jour ou l’autre, par être effectivement couverte par la croissance réelle. »

Le deuxième propos est celui de l’économiste Bruno Roche, théoricien et praticien de « l’économie de la réciprocité », lors du colloque de lancement du mouvement citoyen Refondation à propos du constat d’une explosion de la sphère financière, devenue son propre horizon, déconnectée de la sphère réelle et qui finit par s’auto-manger. « Aujourd’hui, il y a 9 000 milliards de dollars investis à taux négatif : l’équivalent du PIB de l’Allemagne, de la France et du Japon. 30 000 milliards sont investis à des taux inférieurs à 1 % : l’équivalent du PIB de l’Union européenne et des États-Unis. Le système financier n’est plus du tout au service de l’économie, il n’est même plus au service de lui-même : même l’engagement de faire fructifier l’argent des investisseurs n’est plus tenu. »

Et enfin un autre économiste particulièrement fécond, Pierre-Yves Gomez,  précisait la paradoxale difficulté à trouver des financements dans un univers où les liquidités sont surabondantes, l’expliquant par une très forte concentration, fruit d’un rapport de force inégal qu’il sera urgent de rééquilibrer avec détermination : « Les 84 premières entreprises françaises ont pompé 90 % des levées de fonds sur les marchés financiers depuis 25 ans. Ça veut dire que 84 entreprises ont aspiré l’épargne collective, pour devenir de très grandes entreprises. […] La finance, c’est énormément d’argent, mais concentré sur très peu d’entreprises ».

Cette croyance délétère et très ancienne du « prix à payer », renforcée par l’individualisme contemporain et l’éclatement des solidarités de proximité, fait croire que le bonheur, le confort de vie ou des résultats favorables s’obtiennent par nature aux dépens des autres, que la fin justifie les moyens, qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs,  bref que certains, en général les plus faibles, doivent en payer le prix dans une sorte de sacrifice inévitable et bénéfique pour le groupe, surtout ceux « d’en haut », derrière le voile pudique de l’inévitable.

Philippe de Roux vient de publier La révolution des Hobbits (éd.Escargot). Il est membre de refondation, parti politique militant pour l’écologie et la justice sociale. Entrepreneur, il co-dirige l’ONG Eau et vie.

Philippe de Roux
Les derniers articles par Philippe de Roux (tout voir)