Chaque semaine, le philosophe Fabrice Hadjadj nous fait le plaisir de sa présence dans nos colonnes. Contre l’empire d’une technique aliénante, Les « Dernières Nouvelles de l’Homme » (#DNH) portent le cri d’alarme – et d’espérance – de ceux qui veulent rester humains, rien qu’humains.

Demain, c’est, pour l’Église, le dimanche de la miséricorde, et, pour la France, celui du premier tour des présidentielles. La coïncidence est assez providentielle, à vrai dire, car la miséricorde est faite pour la misère, et là, vue la misère extrême de la situation, j’ai tendance à croire qu’il ne faut rien de moins, en effet, qu’une miséricorde divine.

En français, nous avons au moins trois mots pour dire ce que je vais faire aujourd’hui, et qui est, paraît-il, mon grand devoir de citoyen : le vote, le scrutin, la voix et le suffrage. Le premier terme renvoie au vœu, mais on ne sait pas bien ici comment l’entendre. Le vote se rapproche-t-il du vœu religieux, du souhait impuissant, de la lanterne magique d’Aladin ? Ce qui est curieux, c’est que le vœu doit se prononcer dans un « isoloir », comme si on allait faire une chose honteuse (il existe des cabines analogues pour les peep-shows). Bien entendu, il s’agit de protéger le votant contre toute pression extérieure, toute mise au ban par la tyrannie du potentat, des médias ou de la majorité. Cette protection n’en conduit pas moins à une contradiction radicale : l’acte politique correspond par principe à une entrée dans l’espace public ; or voilà que cette entrée est un retrait, un esseulement de l’individu fondé sur sa peur de paraître sur l’agora et d’y assumer ses choix. Et l’on voudrait nous persuader que cet individualisme procédural pourrait être à la source du bien commun.

Le scrutin évoque plus directement ce que l’on cache. En vieux français, l’expression « par voie d’escrutine » signifie « par vote secret ». Le bas latin scrutinium désigne l’action de chercher, de fouiller – de dépouiller, dit-on de nos jours. Car mon bulletin dans son enveloppe bleue recyclable se retrouve pris au milieu d’une multitude d’autres enveloppes bleues recyclables, petit papier perdu au milieu de 45 millions de papier semblables. Je puis cependant être assuré que cette goutte d’eau ne sera pas diluée dans l’océan, car une série de mains bienveillantes procèderont à sa recherche, ouvriront l’urne, décachèteront l’enveloppe et diront le nom de celui que j’y ai fourré de manière anonyme.

Je suis obligé d’en déduire que ce qui s’appelle « donner ma voix » est en vérité la meilleure manière de l’étouffer. L’isoloir la bâillonne, l’urne l’avale, personne n’entendra jamais son timbre ni sa signature. Ce n’est pas seulement que j’ai une jolie voix, très personnelle (je sors justement, en cette semaine électorale, mon premier album de chansons). C’est surtout que la démocratie suppose un lieu de discussion, où les voix peuvent s’entendre, articuler des arguments, écouter ceux d’autrui. À 45 millions, m’objecterez-vous, cela ferait un immense brouhaha ; ou bien, si chacun devait parler à son tour, ne serait-ce que cinq minutes, il faudrait 427 années pour arriver au bout, et je ne compte pas le temps nécessaire, ensuite, pour parvenir à une décision…

Comme une juste rétribution de notre aisance à porter des jugements définitifs sur les images des candidats, nos propres voix, une fois rassemblées en pourcentages, feront l’objet d’un fantastique concours de ventriloquie de la part des commentateurs politiques. Ils parleront de nos raisons, quand il n’y en avait peut-être aucune, quand la plupart des votes se sont fait par défaut, et qu’il y avait donc moins de raison que de désespoir.

Méditant sur la radio, Günther Anders développe le concept de « tierce voix ». À partir du moment où l’appareil entre dans les maisons, fonctionne à l’heure des repas, les gens ne conversent plus entre eux autour de la table : leur voix, première et seconde, se taisent, c’est la tierce voix qui retentit, celle de l’absent qui se rend néanmoins mystérieusement présent par les ondes. Chacun est rendu muet, mais chacun peut aussi se sentir la nouvelle Jeanne d’Arc, puisqu’il entend ces voix de l’au-delà qui lui dictent ce qu’il faut faire pour le salut de la France. Si ma femme essaie de me parler : — Chut ! il faut que j’entende la voix dans le poste, celle qui vient d’en-haut. Il se peut que nous conversions encore, il est vrai ; mais nos conversations, au lieu de porter sur ce qui nous touche et sur quoi nous avons un pouvoir concret, tournent autour des candidats. Nous en parlons comme si nous les connaissions bien, conquis par cette fausse familiarité que le truchement médiatique a réussi à produire. Fillon est comme ci, Mélenchon est comme ça, Macron est ceci et Marine (car avec elle on peut aller jusqu’à la nommer par son prénom) est cela, évidemment. Comme une juste rétribution de notre aisance à porter des jugements définitifs sur les images des candidats, nos propres voix, une fois rassemblées en pourcentages, feront l’objet d’un fantastique concours de ventriloquie de la part des commentateurs politiques. Ils parleront de nos raisons, quand il n’y en avait peut-être aucune, quand la plupart des votes se sont fait par défaut, et qu’il y avait donc moins de raison que de désespoir. Ce sera le triomphe de la tierce voix, qui, au final, n’est celle de personne.

Reste le suffrage. Chacun y reconnaît le suffixe qui se rencontre aussi dans « naufrage ». La mot vient du verbe frangere, « briser », « casser » et du préfixe sub« au-dessous ». À quoi cela peut-il bien se rapporter en l’occurrence ? Au fait de plier le coude, et par là de lever l’avant-bras, disent les étymologistes, et plus probablement encore au fait de plier le genou, pour marquer son allégeance. Le suffrage est une génuflexion, et c’est la raison pour laquelle ce terme était employé dans le vocabulaire ecclésiastique pour désigner une forme de prière. Ici, je l’avoue, le mot m’apparaît en meilleure adéquation : l’enjeu est bien de nous agenouiller, quelques instants, devant une pauvre idole que nous déboulonnerons ensuite. Car il n’a échappé à personne que les Français ont l’habitude de rejouer la scène primitive qui fonde leur modernité : non pas tant l’avènement d’une vraie République, mais le fait d’avoir un roi puis de le décapiter, non sans raison, selon des cycles variables.

Au bout du compte, au terme de ces élections, il y aura l’élu – et il faudra bien faire avec. C’est un des points les plus redoutables de ma foi, qui me cause parfois des sueurs froides : Dieu aura permis cela, que le nouveau président soit effectivement le président, que l’élu soit, non pas l’élu de Dieu, certes, mais le toléré, jusqu’à nouvel ordre. Lui-même, d’ailleurs, l’élu, déchantera assez vite, s’il n’a pas déchanté dès le départ, tant sa hauteur le piégera dans les contraintes internationales et les points de vue technocratiques. Comment ne pas comprendre, en la circonstance, la tentation de cultiver son jardin ? Peut-être est-ce tout ce qui nous reste. Repartir d’en-bas. De très bas. De très très bas.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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