Chaque semaine, le philosophe Fabrice Hadjadj nous fait le plaisir de sa présence dans nos colonnes. Contre l’empire d’une technique aliénante, Les « Dernières Nouvelles de l’Homme » (#DNH) portent le cri d’alarme – et d’espérance – de ceux qui veulent rester humains, rien qu’humains.

« Si tu continues comme ça, tu finiras ramasseur de poubelles ! » C’était la menace que j’essuyais dans mon adolescence, lorsque je ramenais un bulletin scolaire généralement assorti de l’appréciation « peut mieux faire ». À présent, me semble-t-il, et pour reprendre un vieux proverbe, le mieux est devenu l’ennemi du bien. On peut en effet redouter qu’à force de réussite dans les normes son enfant intègre une école de commerce ou d’ingénieur, passe sa vie dans un bureau, derrière des écrans, et manque une profession plus humaine, riche de rencontres et de plein air, et située au cœur le plus lucide de notre actuelle « culture du déchet ».

Dans Cassé, pièce de théâtre de Rémi de Vos, Frédéric est victime d’une restructuration chez Sodecom. Il a réchappé aux trois plans de licenciements ainsi qu’aux deux vagues de suicides qui se sont abattues sur la firme, mais, quoiqu’il soit bac + 5, sa tâche est désormais de sortir les poubelles. Il permet des « économies sur le personnel d’entretien ». Jean-Bernard, son ami syndicaliste, s’en scandalise : « Où est ta dignité, Frédéric ? » Il le lui demande avec d’autant plus de véhémence qu’il est persuadé que son camarade est démoralisé, soumis, écrasé par le « grand Capital » et sans doute déjà jeté sur la pente suicidaire. Mais Frédéric proteste qu’il va très bien, qu’il ne s’est même jamais aussi bien porté.

Voici son explication : « Sodecom est au sixième. Comme la direction m’a demandé d’éviter l’ascenseur, je prends l’escalier de service. L’escalier n’est pas très large. Il y a des endroits, je dois tenir les poubelles à bout de bras. Et là, je te prie de croire que je transpire comme un bœuf. […] Je passe dans les bureaux pour vérifier le contenu des poubelles. Quand une poubelle est pleine, je la vide et tout le monde me remercie. Je commençais à en avoir assez de l’informatique. C’est tellement déshumanisé, l’informatique. Maintenant, je parle aux gens et les gens me parlent. Je ne savais pas à quel point je manquais de contact humain. Depuis que je sors les poubelles, je reprends goût à la vie. […] J’avais des muscles qui ne fonctionnaient plus et qui se remettent en marche. Informaticien, je ne bougeais que les doigts de mes mains. Maintenant, c’est mon corps tout entier que je mets à contribution. Je retrouve mon corps et ça, je crois que je ne pourrais plus m’en passer… » Inutile de dire que l’ami syndicaliste a beaucoup de mal à comprendre ; pour lui, ce discours, ce plaisir à descendre les poubelles plutôt qu’à gérer des bases de données, ne peuvent provenir que d’une dépression si aiguë qu’elle s’ignore.

Je connais bien à Fribourg un balayeur de rue, Michel Simonet, auteur d’un best-seller en Suisse romande. La rose et le balai est un recueil poétique sur son métier, dont la plupart des méditations ont d’abord été enregistrée au dictaphone, lors d’une pause auprès de son char à ordures – un char toujours orné d’une rose offerte par la fleuriste du quartier, juste avant l’heure d’ouverture du magasin. Michel a fait des études d’économie et de théologie. Il fut un temps comptable, mais il est vite devenu « cantonnier » – par conviction : « En ce qui me concerne, raconte-t-il, j’occupais en tout premier lieu un poste bureaucratique climatisé-aseptisé que j’ai volontairement quitté pour œuvrer manuellement sous un ciel variable. » Son visage en est tanné comme celui des vieux marins : « Bronzage prolétarien : visage, bras, cou seulement, car gros pantalons et gilets fluo obligatoires à tout heure, sécurité ou pudeur obligent. »

Le prolétaire de bureau ne bénéficie même plus de ce hâle ni de cet exercice physique, sinon à se le payer dans un centre de fitness et sous des rayons UV. Maillon aveugle d’une multinationale, il ne sait même plus ce qu’il fait exactement, alors que l’éboueur, même dénigré, possède un travail « reconnu d’utilité publique », à la fois évident et mystique, « créant de la propreté, qui par définition est absence de saleté, donc invisible ou immatérielle ». Il ménage même l’espace public mieux que le publicitaire ou le soi-disant politique, puisqu’il le dégage, le désencombre, l’ouvre au passage et à la rencontre : « Le rôle du balayeur, officiant et purificateur au premier degré des temples et agoras des temps modernes que sont les rues, parcs et places, consiste à réhabiliter sur plusieurs niveaux et en modeste synergie avec d’autres bonnes volontés et capacités ces lieux d’intense nature humaine. »

Telle sont à la fois la misère et la grâce de notre temps. Les grandes entreprises hypertechnologisées aboutissent à des tâches si désincarnées et si débiles, qu’elles nous poussent à réévaluer les métiers manuels les plus humbles

Car la nature humaine, il a eu le temps de la connaître, Michel Simonet, et pas seulement dans ce « miroir parfois sidérant et reflétant notre société d’abondance » que sont les poubelles de ville. Il a côtoyé le clochard, le poivrot, la prostituée, le toxicomane, tous ceux qui errent ou se sont échoués avant le lever du jour dans le quartier de la gare, mais aussi la vieille dame fatiguée, l’enfant solitaire, les amoureux qui s’arrêtent devant sa rose : « Notre simple présence dans la cité nous fait participer par hasard ou providence à de nombreux événements tristes ou joyeux et nous procure l’occasion d’accomplir des mouvements plus variés que le simple bras qui balaie. Nous sommes donc à la fois au cœur de la société ou proches de ses sphincters, c’est selon : roi de cette rue dont nous assumons le crime de lèse-propreté… »

Michel ne se plaint que de ces machines de nettoyage motorisées qu’on voudrait lui imposer en place de son balai et de son racloir. Sinon, le plus souvent, il chante sous le ciel, au rythme d’un nettoyage dont les gestes ressemblent à ceux du gondolier. Et ce sont des hymnes qu’il chante, parce que le dimanche, il est chantre byzantin.

Telle sont à la fois la misère et la grâce de notre temps. Les grandes entreprises hypertechnologisées aboutissent à des tâches si désincarnées et si débiles, qu’elles nous poussent à réévaluer les métiers manuels les plus humbles, et que le père de famille vraiment responsable peut désormais menacer son fils sur la mauvaise pente (qui est peut-être celle d’une certaine réussite) en lui disant : « Si tu continues comme ça, tu vas finir à H.E.C. ! »

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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