Chaque semaine, le philosophe Fabrice Hadjadj nous fait le plaisir de sa présence dans nos colonnes. Contre l’empire d’une technique aliénante, Les « Dernières Nouvelles de l’Homme » (#DNH) portent le cri d’alarme – et d’espérance – de ceux qui veulent rester humains, rien qu’humains.

Parler de l’accélération, c’est parler de la chute. La physique nous apprit cette loi fondamentale : le mouvement uniformément accéléré est celui d’un corps qui tombe dans le vide. Celui qui fait l’éloge de l’accélération des rythmes de vie prend donc pour modèle la chute libre. Sans s’en apercevoir le plus souvent, il chante l’ivresse du vide et du prochain écrasement.

Dès l’origine apparaît une trouble alliance de la gauche révolutionnaire avec le libéralisme le plus débridé : puisque le système produit son autodestruction, les « anti-système » doivent être aussi « pro-système ».

Un récent mouvement d’idées, l’« accélérationnisme », n’ignore pas cette évidence. Il promeut l’accélération du système, mais pour en hâter l’effondrement et voir ensuite ce qui pourrait germer des ruines. À ce jeu de qui-perd-gagne, Marx fait figure de précurseur. Dans un discours de 1848, il présente le libre-échange comme « la liberté du capital », et donc comme l’ennemi ; il vote pourtant en sa faveur, car, dit-il, « de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale ». Dès l’origine apparaît une trouble alliance de la gauche révolutionnaire avec le libéralisme le plus débridé : puisque le système produit son autodestruction, les « anti-système » doivent être aussi « pro-système ».

Le sociologue Hartmut Rosa a bien montré comment le phénomène d’accélération sociale, caractéristique de la modernisation, aboutissait de lui-même paradoxalement à une « immobilisation hyperaccélérée » ou à une « inertie structurelle et culturelle ». Il y a d’abord ce qu’il appelle les « décélérations dysfonctionnelles », qui sont des conséquences de l’accélération elle-même : l’embouteillage pour la voiture, mais surtout la dépression pour l’homme. Comme il faut aller toujours plus vite, rentabiliser au maximum son temps, le surcharger de tâches multiples, il devient impossible de rien faire vraiment, selon la durée qu’exige l’ordre du réel. La dépression, burn-out ou bore-out, est une pathologie de la vitesse grandissante, semblable à la paralysie du pilote de chasse cloué à son siège par les forces g. Mais cette dépression est-elle une conséquence ou une cause de la frénésie contemporaine ? N’est-ce pas elle, en vérité, qui commande l’innovation disruptive et la croissance illimitée comme une fuite en avant, un étourdissement devant la perte de nos pouvoirs les plus humains et l’angoisse de la disparition totale ?

Parmi les moteurs de l’accélération sociale, Rosa repère bien sûr la logique de la concurrence, dont le mot renvoie précisément à la course, et à la victoire du plus rapide. Mais à ce « moteur social » s’associe selon lui un « moteur culturel » : la « promesse de l’éternité », laquelle est plutôt un substitut à la vie éternelle. Parce que nous ne croyons plus en une vie au-delà de la mort, il s’agit, par l’accélération, de démultiplier indéfiniment notre vie ici-bas : dans le laps de temps qui nous est imparti, il faut caser le maximum d’expériences et de métamorphoses. À l’infini par assomption, désormais exclu, se substitue un infini par division : un segment, si petit soit-il, peut mathématique se diviser sans fin ; un sujet, si fini soit-il, peut virtuellement se fragmenter en d’innombrables avatars.

Ainsi sommes-nous passés d’un changement intergénérationnel, où il fallait des siècles pour passer d’une époque à l’autre, à un changement générationnel avec la modernité classique, où la bascule se fait d’une génération à l’autre, puis à un changement intragénérationnel avec la postmodernité : par le divorce, par la mobilité professionnelle, par le multi-tasking, par l’obsolescence des objets et des lieux mêmes de notre quotidien, enfin par un monde ramené à des « structures jetables », nous nous donnons la comédie de plusieurs renaissances avant l’heure fatidique. L’« immortel » que vise le transhumanisme est en ce sens un hypermortel : il cherche à suivre la cadence toujours plus soutenue de l’information et de l’innovation, et doit pour cela sans cesse s’updater, mettre au rebut son ancien implant et son ancien logiciel pour acquérir le dernier en date. L’individualité vole en éclats. Au lieu d’un vrai développement organique ou narratif, chaque vie se décompose en un kaléidoscope d’« identités situationnelles », séquentielles, discontinues, qui n’entrent pas dans une histoire, mais s’échinent à « surfer sur les vagues » et « saisir l’occasion au bond ».

De fait, comme le constate l’un des premiers principes de l’intelligence, tout changement suppose un sujet qui reste le même. Si tout change, et très vite, si rien ne dure suffisamment pour marquer un passage,  si, surtout, le mouvement vaut pour lui-même et n’a plus de finalité, alors le progrès n’est plus qu’une crise d’épilepsie.

Mais ce changement permanent, qui s’opère pour lui-même, produit une impression de piétinement. De fait, comme le constate l’un des premiers principes de l’intelligence, tout changement suppose un sujet qui reste le même. Si tout change, et très vite, si rien ne dure suffisamment pour marquer un passage,  si, surtout, le mouvement vaut pour lui-même et n’a plus de finalité, alors le progrès n’est plus qu’une crise d’épilepsie. De là l’incapacité de notre temps à faire époque. De là son impuissance à transmettre autre chose que de l’obsolète et du mort-né. De là son effondrement sur lui-même, car si l’innovation affecte des structures aussi stables que la langue, le sexe, l’activité manuelle, l’agriculture, et donc ce qui fait l’humanité, elle détruit ce qui a fondé au départ son propre élan : « Bien plus que les radicaux antimodernistes, c’est le succès et l’omniprésence de l’accélération qui sapent et érodent les préconditions de l’accélération future et la stabilité de la société de l’accélération. » Voilà pourquoi le défilé toujours plus précipité des merveilles technolibérales correspond à cette espèce de liquéfaction du paysage qui s’opère – juste avant l’impact.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite