Chaque semaine, le philosophe Fabrice Hadjadj nous fait le plaisir de sa présence dans nos colonnes. Contre l’empire d’une technique aliénante, Les « Dernières Nouvelles de l’Homme » (#DNH) portent le cri d’alarme – et d’espérance – de ceux qui veulent rester humains, rien qu’humains.

Je m’excuse d’emblée auprès de mon lecteur de lui apparaître sous la forme d’un « gramme » qui n’est pas « holo », ou, pour le dire en français, d’un « écrit » qui n’est pas « total », ne m’enregistre pas en trois dimensions, ne lui permet pas de m’admirer comme je suis à cette heure, en pyjama, avec une grosse tache de régurgitation sur l’épaule gauche – galon de ma paternité nombreuse. J’ai raté le coche de la nouvelle mode, celle de l’hologramme, qui est d’ailleurs plus qu’une mode – quelque chose comme le Jugement dernier de la technologie.

Les journalistes à ce sujet parlent volontiers de « résurrection ». L’an dernier, bien que disparue quatre ans auparavant, Whitney Houston est remontée sur scène pour une tournée mondiale. Michael Jackson l’avait précédée de deux ans dans ce prodige : quoique son corps fût raide depuis un lustre, il réalisa une incroyable performance en 2014, aux Bilboard Music Awards, y chantant Slave to the rythm – titre assez évocateur en la circonstance – dans une chorégraphie presque plus époustouflante que celles de sa carrière anthume. En ce moment, au Palais des Congrès, à Paris, le spectacle Hit Parade fait réapparaître Dalida, Mike Brant et Claude François, autrement dit deux suicidés – qui reviennent manifestement sans avoir été informé de leur propre tragédie –, et un électrocuté – qui resurgit grâce à l’électricité dont il est mort.

Les politiques ne sont pas en reste. Jean-Luc Mélenchon, comme il est candidat aux présidentielles, n’a pas attendu d’être regretté. Il s’est vanté de faire ce 5 février « une première mondiale : un meeting en direct par hologramme ». Le leader de « La France insoumise » – assez soumis néanmoins au dispositif techno-économique – se réjouit d’aller à la rencontre de ses électeurs sous une forme spectrale, telle que réalisée avant lui, mais en différé, le dictateur turc Erdogan. Certains ne manqueront pas de trouver dommage qu’il ne soit pas déjà mort. La prouesse eût été plus impressionnante. Il aurait fallu filmer avec sept caméras des sosies bardés de capteurs (car il doit bien y avoir, quelque part, des gens à qui cette grâce fut échue d’être sosies de Mélenchon !), enregistrer des imitateurs plus vrais que nature, corriger les pixels et les fichiers audio par ordinateur afin de les adapter aux clichés du défunt, etc. Pour que l’hologramme soit une éblouissante « résurrection », il faut que son bénéficiaire soit bien crevé.

S’agit-il d’une résurrection, cependant ? N’est-ce pas plutôt l’accomplissement d’une mort anticipée ? Qui, en effet, bénéficie de ce genre de production ? Non pas ma grand-mère, ni mon percepteur. Mais des vedettes, des personnes déjà réduites à des personnages, à une imagerie publique et commerciale. Au fond, leur hologramme existait avant sa production technique. Il les avait vampirisés. Il en avait fait des marionnettes du show-business. De leur vivant, on les avait placé dans ce cercueil de verre de Blanche-Neige, ou, pour le dire avec une expression plus évangélique, dans ce sépulcre blanchi, démultiplié, captivant. Ils étaient devenus les enfants du reflet de Narcisse et de la répétition d’Écho.

La liste des pionniers ci-dessus est assez significative. C’est une liste de morts violentes  : overdose médicamenteuse pour Michael Jackson, noyade dans sa baignoire après prise de cocaïne pour Whitney Houston, barbituriques pour Dalida, défénestration pour Mike Brant, baignoire encore pour Claude François, quoiqu’accidentelle… Or cette mort n’est pas un obstacle, au contraire, c’est leur vie qui était une pesanteur, et leur mort qui est la libération de leur image enfin totalement manipulable par le système médiatico-marchand. C’est du reste ce que confessait naïvement le milliardaire grec Alki David, patron de la firme Hologram USA et promoteur de la tournée post-mortem de la chanteuse d’I will always love you : « C’est exactement ce que j’espérais lorsque j’ai créé cette compagnie. Je suis aujourd’hui convaincu que nous allons créer une célébration ultime de l’art de Whitney. »

Si le présent écrit n’est pas un hologramme, est-ce par manque de moyens ? N’est-ce pas plutôt l’inverse ? Les processeurs d’Intel seraient à ma disposition que je n’en userai pas. D’ailleurs je ne suis pas encore assez mort pour le faire. L’hologramme est signe d’impuissance.

Günther Anders écrivait en 1956 : « En un certain sens, la star de cinéma est déjà “immortelle de son vivant” (“Garbo, l’immortelle”) et échappe au destin qui attend tous les êtres de chair : comme la plupart de ses pictures donnent à voir la version éternisée de sa jeunesse proprement divine et exempte de toute ride (qui est la seule version commercialement intéressante), elle est toujours plus jeune qu’elle-même. Quant au destin que suit sa véritable chair, c’est un processus occulte sans le moindre intérêt, et le mieux est encore d’en avoir honte. » L’immortelle de son vivant est donc aussi la morte de son vivant. La star vénérée en tant qu’image finit écraser la personne concrète, vouée à des processus biologiques et des angoisses existentielles. Cette dernière est condamnée à recourir à la chirurgie esthétique pour essayer de rendre son visage ressemblant avec ses portraits, à se priver de vie privée pour que sa chambre à coucher soit encore une scène de mélodrame, à se tuer, enfin, pour délester son fantôme d’un poids trop charnel.

Si le présent écrit n’est pas un hologramme, est-ce par manque de moyens ? N’est-ce pas plutôt l’inverse ? Les processeurs d’Intel seraient à ma disposition que je n’en userai pas. D’ailleurs je ne suis pas encore assez mort pour le faire. L’hologramme est signe d’impuissance. Il s’efforce de remédier à notre incapacité à écrire un poème, ou même à être simplement là, avec ceux qui nous entourent. Trop facile de bluffer son monde en produisant un double spectaculaire : un tel double scelle notre incapacité à nous émerveiller de l’original. Il prouve que l’on n’a pas su le contempler ni l’approcher par la parole (cette parole capable de susciter des images intérieures qui vont bien au-delà des dimensions visuelles, puisqu’elle peut, de chaque chose, recueillir l’essence mystérieuse). Je serais apparu comme ça, en 3D, sur votre bureau, que cela aurait suffi pour l’épate, et que je n’aurais pas eu à penser, ni à prendre soin de mon septième enfant.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite