Chaque semaine, le philosophe Fabrice Hadjadj nous fait l’honneur de sa présence dans nos colonnes. Contre l’empire d’une technique aliénante, Les « Dernières Nouvelles de l’Homme » (#DNH) portent le cri d’alarme – et d’espérance – de ceux qui veulent rester humains, rien qu’humains.

Il m’arrive fréquemment de souhaiter partir vivre en forêt. C’est en général quand j’ai une réunion de famille ou un comité de direction. Ou encore lorsque j’ai passé une journée devant l’ordinateur, alors que le soleil brille dehors. Combien de fois, dans le métro bondé, n’avons-nous pas rêvé d’île déserte ? Combien de fois, en période électorale, de cabane solitaire au fond des bois ? Et pourtant je sais aussi qu’il est très difficile, dans ces lieux préservés par la civilisation, de trouver une bière fraîche ou d’emprunter un livre à la bibliothèque universitaire. Sans aller jusqu’à la désillusion des moustiques, je dois avouer qu’au bout d’un moment, dans ce havre farouche, même ma belle-famille risque de me manquer – et toi aussi, lecteur, ne serait-ce que pour vous dire combien vous m’exaspérez…

J’ai souvent répété que c’était un monde hyper-artificialisé qui nous faisait fantasmer un retour vers une nature paisible, moitié par réaction, moitié par soumission, car c’est la technologie elle-même qui nous permet d’admirer des contrées sauvages dans le confort de notre fauteuil et nous représente des écosystèmes qui fonctionnent comme le meilleur dispositif logistique et sécuritaire. Mais il y a un autre aspect, plus économique, de cette polarité. Aux États-Unis, l’éloge et la pratique de la solitude dans les grands espaces naissent avec l’individu moderne. Les Indiens vivaient en tribus, dans des lieux domestiqués, soucieux de transmettre l’héritage des ancêtres plutôt que d’aller danser avec les loups ou chanter avec les bisons : la nature, pour eux, c’était la tradition, et la moindre plante, la moindre bête, chargée de symboles, n’était pas fuite de la société humaine, mais rappel encore de cette société, car elle renvoyait à tel totem ou à tel tipi : un taureau assis évoquait aussi d’un grand chef vénéré, couronné de plumes d’aigle. Aussi le modèle du solitaire vivant dans les bois n’est-il pas à chercher dans les très sociables Néandertal ou Cro-Magnon, mais, selon toute vraisemblance, dans le capitaine d’industrie.

Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est Karl Marx, dans son Introduction générale à la Critique de l’économie politique : « Le chasseur et le pêcheur isolés, ces exemplaires uniques d’où partent Adam Smith et Ricardo, font partie des fictions pauvrement imaginées du XVIIIe siècle, de ces robinsonnades qui, n’en déplaise à tels historiens de la civilisation, n’expriment nullement une simple réaction contre des excès de raffinement et un retour à ce qu’on se figure bien à tort comme l’état de nature. Le “contrat social” de Rousseau, qui établit des rapports et des liens entre des sujets indépendants par nature, ne repose pas non plus sur un tel naturalisme. Ce n’est que l’apparence, apparence purement esthétique, des grandes et petites robinsonnades. Il s’agit plutôt d’une anticipation de la “société civile”, qui se préparait depuis le XVIe siècle et qui, au XVIIIe siècle, marchait à pas de géant vers sa maturité. Dans cette société de libre concurrence, chaque individu se présente comme dégagé des liens naturels, etc., qui faisaient de lui, à des époques antérieures, l’ingrédient d’un conglomérat humain déterminé et limité. »

Selon Marx (ici disciple d’Aristote), ce qui est réellement nature pour nous, ce sont les liens naturels, ceux de la famille, du clan, du village fondé sur une division artisanale des tâches, de la Cité portant une culture qui nous précède. L’idée d’un état de nature pré-social, ou d’un retour à la Nature comme retraite dans les bois, est en vérité un effort pour rompre avec les vrais liens naturels, donnés par la généalogie et par l’histoire. Robinson Crusoé est un naufragé de la navigation commerciale, ancien trafiquant d’esclaves. Quant à celui qui prétend se libérer du poids de la civilisation en s’enfonçant dans les forêts de Sibérie, c’est un fils à papa, mais pour qui la figure du père est écrasante (au temps du soviétisme, notons-le au passage, la Sibérie n’était pas synonyme de la reconquête d’une merveilleuse liberté individuelle : le départ pour là-bas était déportation).

Mais le génie de Marx, ici, est de montrer que l’« état de nature » est futuriste : loin de nous tourner vers quelque passé lointain, il projette une société fondée sur la concurrence d’individus isolés. Le mythe du bon sauvage sert la réalité du capitalisme : « Ce n’est qu’au XVIIIe siècle, dans la “société bourgeoise”, que les différentes formes de connexion sociale se présentent à l’individu comme un simple moyen de parvenir à ses fins personnelles, comme une nécessité extérieure. Pourtant l’époque qui voit naître cette conception, cette idée de l’individu au singulier, est précisément celle où les rapports sociaux ont atteint leur plus grand développement. » Voilà le grand paradoxe : l’individualisme grandit en même temps que la dépendance ; les robinsonnades sont liées à l’essor industriel, non pas comme fuite, mais comme principe. L’extrême précarité ou mobilité sociale ouvre le champ des possibles : un émigré peut soudain faire fortune ; un homme seul, doté d’un maigre capital (tel Robinson avec les outils récupérés dans l’épave de son navire), peut devenir un magnat des affaires et bâtir un empire marchand.

Cependant, Marx le constate, cette coïncidence du bon sauvage et du jeune naufragé, du loup solitaire et du self-made-man, enfin de Davy Crockett et de Donald Trump, s’appuie sur un renversement de la finalité. Il est assez évident que nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes et que nous avons besoin des autres. Si l’illusion de l’individualisme peut apparaître, c’est à partir d’un retournement de perspective : la vie sociale n’est plus considérée comme une fin, mais comme un moyen pour l’épanouissement de la personne. L’homme n’est plus un fils qui devient époux, père, ancien de la Cité, mais un sujet autonome qui passe des contrats (même éventuellement un contrat de mariage) et entre en compétition avec d’autres sujets autonomes (même sa femme et ses enfants) en vue d’optimiser ses profits. La société ne se manifestant plus comme une fin en soi (et cela n’est pas sans rapport avec une certaine théologie du salut où il n’y a plus aucune solidarité entre les âmes, mais où chacun est sauvé à part, selon une grâce ou des mérites absolument privés), on peut l’exploiter à sa guise, ou prétendre s’en retirer. Le sommet d’un building, où siège le président d’une multinationale, ou les écouteurs de l’iPod, qui enferme le salarié dans une bulle sonore, ressemblent beaucoup à la Despair Island de Robinson.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite