Futuriste, Star Wars ? Pas pour un sou. A moins que le Moyen Âge soit notre avenir. Car si Star Wars tient plus du « départ vers le passé » que du « retour vers le futur » c’est parce qu’il n’arrive pas à sortir du cauchemar d’une techno-science qui réduit à néant tout héroïsme.

C’est une évidence pour qui sait regarder derrière la panoplie de carnaval : Star Wars n’est pas un film de science-fiction. C’est une espèce de tragédie antique en costume futuriste (et encore ! beaucoup de personnages y portent des aubes à capuche dignes des plus anciens monastères). La question de l’automatisation ou de l’intelligence artificielle n’y est jamais traitée. Les robots y sont toujours représentés comme un savant équilibre entre le brave chien et le sage majordome. Le vaisseau spatial y vogue comme une caravelle circulant entre les galaxies comme entre des mers, entre les planètes comme entre des îles, et jamais on ne s’y interroge sur l’état de cette humanité sans terre ni agriculture et qui survit on ne sait comment dans le désert. Le sabre est laser, sans doute, mais il se manie comme une bonne vieille épée de la Guerre de Cent Ans : les appareils ont beau paraître sophistiqués, ce sont malgré tout des instruments que l’on a bien en main. Quant aux humains, loin d’être concoctés dans des incubateurs, ils viennent encore d’un père et d’une mère, et leur drame s’inscrit toujours dans une filiation – Luke et Vador, Kylo Ren et Han Solo… – de sorte que le dénouement renvoie encore aux derniers versets de l’Ancien Testament selon le canon catholique : Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je vienne frapper le pays d’anathème (Ml 3, 24).

Pourquoi ce télescopage ? Pourquoi la saga du futur la plus populaire est-elle rivée à l’imaginaire du Moyen Âge ? Pourquoi les Jedi sont-ils encore des « chevaliers », et les Sith, des Seigneurs, rejouant l’archaïque combat de la Lumière et des Ténèbres ? C’est que l’aventure a besoin de héros, et que l’excroissance technologique est contraire à l’apparition du héros (ce qu’essaie d’ailleurs de penser Sam Mendès dans les deux derniers James Bond). Si tout se fait à travers des drones, des armes bactériologiques ou d’imparables nano-robots, si tout se résout par commande informatique, il ne demeure plus rien du corps-à-corps ni de l’honneur ni de l’esprit chevaleresque. Que peut le paladin face à une bombe nucléaire ou même un simple AK-47 dans les mains d’un adolescent ? Le film s’efforce de nous faire croire qu’il arrivera à entrer avec ses muscles, avec sa ruse, avec sa vaillance de guerrier dans le poste de commande et à retenir le doigt qui appuiera sur le bouton. Mais on sait que c’est faux. En vérité, la science-fiction est écrasée par la technoscience actuelle. Pour rester une fiction, pour conserver une intrigue, elle est obligée de diminuer sa référence à la science et de regarder en arrière, vers Ulysse, vers Énée, vers Roland furieux ou Godefroi de Bouillon, dans la mesure où un monde de contrôle et de fabrication totale interdit toute quête et toute offrande d’une vie reçue et donnée.

Dans son livre intitulé Le Saint, le génie, le héros, Max Scheler écrit que « le héros se consacre aux valeurs vitales “pures”, non aux valeurs vitales techniques, et sa vertu fondamentale est une noblesse naturelle du corps et de l’esprit, à laquelle correspond une même noblesse de sentiments. » Cet homme qui s’élève au-dessus de sa condition ordinaire tout en restant naturel, c’est bien le chevalier, non le cyborg : son corps est monté sur un cheval, son esprit est fidèle au Sauveur de l’univers, son cœur en est rempli de miséricorde. Par là il assume la pure vitalité de la terre et du ciel et met son bras au service des faibles. Telle est la noblesse du héros qu’aucun progrès technique ne saurait compenser. Bien au contraire : les innovations technologiques tendent à la faire régresser. Au héros, elles substituent l’expert, puis l’ingénieur, puis le geek, enfin le pur algorithme moulinant des big data, seul capable de gérer toutes les données d’une complexité d’autant plus extrême qu’elle est sans intrigue. Mais quel acteur pourrait jouer de manière convaincante un algorithme dans Star Wars ? Et quel spectateur pourrait en être captivé ? C’est pourquoi la science-fiction, pour être encore une aventure, est obligée de revenir à la chevalerie et à la paternité.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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