La limace, mal-aimée de la Création ? Même certains amoureux de la nature osent l’avouer, ils n’ont que répugnance pour cet invertébré baveux et rampant… Et pourtant, à y regarder de plus près, la limace recèle un trésor ; elle est une parabole vivante.

Quand le monde semble courir à sa catastrophe, je vais me consoler auprès des limaces. Là se trouve la vie simple, stable, mais aussi l’image du poète proscrit – une pauvre langue tranchée ne salivant plus que pour d’humbles circuits à travers les jardins. J’en profite d’ailleurs pour apporter cette précision à propos de mes chroniques : certains pourraient les croire pessimistes, sombres, nostalgiques… Elles ne sont que bénédictions. Mais voilà, je n’y puis rien : la béatitude des affamés est suivie d’un malheur à vous, les repus (Lc 6, 25) ; la bénédiction de la vie, dans sa primauté même, est bien forcée de maudire tout ce qui vient l’étouffer – d’attaquer tout ce qui n’est que perfectionnement des sépulcre blanchis (Mt 23, 27). Car il s’agit bien de cela, avec nos petits cercueils de verre, connectés et tactiles, qui nous livrent le monde sous des espèces brillantes mais sans présence réelle : une hyper-sophistication du sépulcre blanchi et un mépris de la vie terreuse, baveuse, noire et sachant pourtant faire festin d’une feuille de laitue. Si je dénonce la tombe rutilante, c’est parce que j’annonce cette vie obscure. Si je condamne le cyborg, c’est parce que la limace suffit à me fasciner.

Je dis « fasciner », parce que, pour celle qui vit sur terre, l’émerveillement en moi le partage à la répugnance. Mêmes les plus grands amis des bêtes, mêmes les dévots de la mère nature conservent une sorte de haine tenace pour la limace, qui leur apparaît comme l’adversaire opiniâtre et sournois de leurs salades, le suppôt de Satan qui dévore impitoyablement les jeunes pousses… Devant elle, de charmantes jeunes femmes, qui ne tueraient pas une mouche, se mettent à concevoir des plans d’extermination : Sarah Ford, pour ne nommer qu’elle, n’a pas hésité à écrire un petit ouvrage intitulé 50 façons d’assassiner les limaces, recettes faciles et rigolotes pour trucider et entourlouper l’ennemi « number ouane » de votre jardin, et elle n’a même pas été inquiétée par les ligues protectrices d’animaux ni même par des militants « vegan » soucieux de ne faire souffrir aucune bête, mais soumis malgré tout à la nécessité transcendante de sauver leurs légumes plutôt que leur âme.

Comment ne pas les comprendre ? Si l’escargot a spontanément notre tendresse, la limace, migrante qui a perdu sa coquille, et dont la peau est plus foncée, plus couverte de mucus, décourage le contact. Moi aussi, d’ailleurs, mes premières tentatives de potager furent toutes torpillées par une armada de ces rampeuses brunes, si bien que je dus prêter l’oreille aux conseils de massacre sans pesticide : le sel, le bicarbonate de soute, la piscine à bière, les nématodes « bioslug », les canards et les poules… La limace m’apparaissait comme une erreur dans la création… Et puis, soudain, j’ai découvert l’enseignement de frère Hervé Coves, agronome et franciscain, dont la foi est assez limpide pour savoir que défendre Dieu implique de défendre jusqu’à la limace, et de manifester son rôle indispensable dans l’écosystème (et l’économie de la providence). Il m’expliqua que sa digestion fécondait le sol. Que l’élimination complète des limaces permettait peut-être d’avoir de grosses truffes une année, mais l’année suivante, plus rien, parce que la germination de la truffe suppose que ses spores passent par l’estomac de ce gastéropode pour y trouver les diastases dont ils ont besoin. Avec lui, la limace devenait une vivante parabole, entrait dans le Cantique des créatures. Elle ne méritait pas la destruction, mais une correction fraternelle.

Notre époque, cependant, est d’abord celle d’une autre espèce de limace qui fut longtemps cachée, parce qu’elle appartient à la faune sous-marine. Je veux parler des limaces de mer, qu’on appelle aussi opisthobranches (et nudibranches). Alors que leurs cousines terrestres ont une livrée assez uniforme, quoique parfois tigrée, celles-ci sont multiformes et multicolores, déployant toute une gamme de costumes carnavalesques avec masques et rayures d’Arlequin dignes d’une Venise extravagante et engloutie.

Le grand zoologue Adolf Portmann reconnaissait en elles une preuve que la vie excède toute conception utilitariste : « Lorsque, il y a des années, j’ai rencontré pour la première fois ces superbes gastéropodes cachés dans une forêt d’algues […], je me suis également interrogé sur le sens de ces formes et couleurs étonnantes. Quelques amis, partisans enragés du rôle des couleurs de camouflage et d’avertissement, ont fait valoir aussitôt que les poissons recrachaient tout de suite ces êtres aux belles couleurs, dégoûtés par leur saveur, et que la couleur d’avertissement empêche par la suite les poissons de s’en emparer […] Je suis entièrement d’accord – mais fais néanmoins remarquer que les poissons apprennent simplement à éviter tous les différents animaux d’allure frappante de ce groupe ; par là, ce qu’il y a de plus caractéristique, à savoir précisément la diversité des motifs et la loi morphologique stricte de chaque espèce individuelle, n’est pas expliqué ; on explique seulement ce qui leur est commun à tous. » L’intérieur (physiologique) est à peu près le même d’une variété à l’autre, mais l’extérieur est complètement différent, du bleu zébré de jaune au blanc à pois rouge, en passant par le rose grumeleux, les cornes noires, les aigrettes vertes… Que cet aspect frappant de fête des fous ait une fonction de signal et donc de conservation face aux prédateurs puritains, soit ! mais pourquoi autant de diversité, pourquoi autant de bigarrures ? Et pourquoi, paradoxalement, ce sont elles, les limaces de mer, celles que l’homme n’a pas vu durant des millénaires, qui sont les plus visuelles, qui viennent aujourd’hui bouleverser nos yeux ?

Peut-être est-ce là le sens et le bon usage d’Internet : remettre un mollusque dans la coquille vide, faire que l’écran nous donne de voir enfin ces limaces et de louer le Créateur dans sa fantaisie et sa singularité qui dépassent infiniment les productions de la Silicon Valley… Ainsi m’arrive-t-il d’aller sur le site seaslugs.free.fr. J’y admire les photos de cette slug pride à faire pâlir la gay et à donner des leçons de créativité aux artistes contemporains. Là sont les icônes de la vie rudimentaire, où ce qui semble n’être qu’un petit tube digestif, est déjà un poème inouï.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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